lundi 7 mars 2016

L’Année du Dragon : mythes en déconstruction

En DVD et Blu-ray : En septembre 1985 déboule sur les écrans français un polar rageur, brutal, mélancolique, totalement décalé par rapport aux codes triomphants des années 80, porté par un acteur aussi intense qu’un Marlon Brando, et signé par un réalisateur qu’on disait fini, après un triomphe planétaire, et un échec historique, Michael Cimino. Produit par le nabab Dino de Laurentiis, tout laissait à penser que L’Année du Dragon allait permettre à son réalisateur de sortir de l’ornière. Raté.

C’est ce polar crépusculaire et violent que nous permet de revoir Carlotta films en vidéo, dans une splendide édition ultra-collector, augmentée de bonus et d’un livre rassemblant scénario, notes manuscrites, et extraits de critiques. Pourquoi revoir L’Année du Dragon ? On vous l’explique ici.
 

Cimino-Hollywood, new round

Lorsque Michael Cimino annonce en 1984 la mise en route de L’Année du Dragon, un polar en plein Chinatown, on crut qu’il allait rentrer dans le rang, après la catastrophe commerciale de Heaven’s Gate et alors que triomphaient en salles Rambo et autre productions adolescentes à l’esthétique télévisuelle. C’était mal connaître la personnalité du réalisateur, et celle de son acteur principal, Mickey Rourke. De fait, le film est accueilli avec son lot de scandales et de polémiques, notamment sur son présumé racisme anti-chinois. En épousant les codes du polar, en s’appuyant sur le récit du journaliste Robert Daley sur les Triades, ces fameuses mafias chinoises, épaulé par Oliver Stone au scénario, le cinéaste de Voyage au bout de l’enfer approfondit le seul sujet qui l’inspire : l’Amérique, la mise au jour de ses mythes et de ses mensonges. Ici, condensée sur un seul lieu : New York et Chinatown.

Qu’est-ce qu’un Américain ?

A travers la figure de son flic, Stanley White, Cimino interroge la figure de l’Américain. D’origine polonaise, vétéran du Vietnam,  il apparaît comme un être déchiré, entre sa culture d’origine, son désir d’appartenance à une communauté, et sa volonté d’intégration. Raciste, juste, violent, héroïque, incorruptible, il condense toutes les contradictions d’une Amérique tout juste revenue, comme lui, du traumatisme vietnamien. Il en va de même pour son alter ego côté chinois Joey Tai, déchiré entre son désir d’intégration et le respect des traditions millénaires. C’est le cœur du cinéma de Cimino, la déconstruction des mythes (ici, celui du melting pot), à telle enseigne qu’on peut voir L’Année du Dragon comme le 3e élément d’une trilogie qui serait constituée du Voyage au bout de l’enfer et de La Porte du Paradis.

There’s a new marshall in town

Même s’il multiplie les figures, notamment féminines, Michael Cimino concentre l’essentiel de son intrigue autour de deux personnages, les deux facettes d’une même pièce. Stanley White, le bien nommé, tout d’abord, sous les traits d’un Mickey Rourke, dans son meilleur rôle. Toute l’énergie morale et esthétique du film repose sur ses épaules. Si le film n’est pas raciste, son personnage principal l’est bel et bien. Ce qui en fait un des personnages les plus ambigus, les plus marquants et les plus inédits du polar américain. Face à lui, John Lone, dans le rôle du jeune ambitieux, prêt à tout pour conquérir sa place et sa part de gâteau dans les Triades. Leur corps à corps final, à perte de souffle, sur une voie de chemin de fer, dans une ambiance nocturne, ne laisse d’impressionner par sa sauvagerie, son épure et l’amertume qu’il imprime au film.
 
Art de la composition
 
A l’instar de Voyage… et de Heaven’s Gate, L’Année du Dragon est ponctuée de scènes de rituels et de cérémonies : fête du nouvel an chinois, deuil, etc… Ce qui permet à Cimino d’inscrire son film dans la lignée du Parrain, et surtout d’y inscrire sa figure stylistique principale, la circularité. En ouvrant et clôturant son film sur une scène de rites communautaires, en les mettant à l’épreuve du feu du chaos, du racisme et de la violence, il en teste les fondements et les principes. A l’instar des dix premières minutes, d’une fluidité impériale, et qui posent tous les enjeux et les acteurs de l’intrigue.
 
L’intime en plein chaos
 
Bien sûr, le chaos qui règne dans Chinatown percute de plein fouet les remparts de l’intime. Les couples que formera Stanley White successivement avec sa femme, brutalement assassinée, puis avec la journaliste ambitieuse, n’y résisteront pas. Déroutantes, cruelles, parfois désespérées, elles permettent au héros de souffler, un peu, avant de reprendre sa course effrennée. Nul apaisement dans le cercle de l’intimité, juste le reflet du chaos extérieur. C’est là encore une des marques de fabrique du cinéaste.
 
Crépusculaire, rageur et mélancolique
 
Polar crépusculaire, empreint de fureur et mélancolie, L’Année du Dragon n’a pas l’ampleur narrative des deux précédents chefs d’œuvre du réalisateur. Il n’en possède pas moins la rage et l’énergie politique et esthétique propres au cinéaste. Pour preuve, les morceaux de bravoure dont est jonchée l’intrigue (l’ouverture, la poursuite finale, la tuerie au restaurant, l’escapade en Thaïlande) ou bien l’incroyable reconstitution de Chinatown en studio, si criante de vérité qu’elle bluffa Stanley Kubrick lui-même, qui demanda au réalisateur comment il avait pu tourner ces scènes en décors réels !
 
Edition Ultra Collector
 
Pour la première fois en haute définition, cette édition signée Carlotta doit se savourer dans sa version Ultra collector. Car outre la foultitude de bonus – dont une interview audio du réalisateur et le commentaire de son exégète français le plus pointu, Jean-Baptiste Thoret, cette édition contient un livre de plus de 200 pages, comprenant le scénario écrit par Cimino et Oliver Stone, des entretiens, notamment avec Robert Daley, le journaliste du Times à l’origine du livre original ; et enfin, des photos inédites issues des collections Warner et MGM.
 
Travis Bickle

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