lundi 14 mars 2016

Midnight Special : denrée rare !

En salles : Il était attendu au tournant. Avec son quatrième film, Jeff Nichols, l’enfant prodige du cinéma américain, apparu en 2007 avec Shotgun stories, confirme son statut de réalisateur majeur du cinéma contemporain. Présenté à la Berlinale en février dernier, Midnight Special permet au réalisateur d’embrasser un genre nouveau pour lui, la science-fiction, brassée de références au cinéma des années 80’s, tout en livrant une œuvre éminemment personnelle. Bref, du cinéma d’auteur grand public – une denrée rare dans la production hollywoodienne courante, surtout issue des studios : En route.


La patte Jeff Nichols

Après le western (Shotgun stories en 2007), le film catastrophe (Take Shelter, 2011), le récit d’aventures (Mud, 2012), Jeff Nichols aborde pour son 4e film un autre genre de la fiction américaine : la SF. Et plus particulièrement la SF des années 80, celle de Spielberg ou de Carpenter, E.T., Rencontres du 3e type, Starman notamment. Non pour un hommage révérencieux ou un plagiat éhonté, car Jeff Nichols reste dans les plates-bandes de ce qu’il sait faire le mieux : filmer des êtres en fuite, une famille en crise, porter son regard sur une Amérique souvent délaissée par les cinéastes (le Deep South, du Texas à la Floride, ses motels délabrés, ses routes sans fin, ses stations-services à l’abandon, ses visages burinés). Bref, ce qui l’intéresse avant tout, ce sont ses personnages (interprétés par Michael Shannon, Sam Shepard, Kirsten Dunst, Adam Driver, Joel Edgerton) et sa dramaturgie. Tout ceci pour mieux parler de lui, de ses angoisses : la paternité, la responsabilité, la peur de la perte, l’imminence de la catastrophe, la croyance irrationnelle.

SF in Americana

D’ailleurs, le titre du film, inspiré d’une chanson des Creedence Clearwater Revival, pose le ton Americana dans laquelle baigne le film. Mais aussi le caractère exceptionnel d’une intrigue, souvent scandée par des flashs d’information issus d’une BFM locale. Car Nichols se prête au jeu de la SF – ou plus exactement, du mystère et du merveilleux. Au lieu de saturer son film d’effets spéciaux, il les dissémine au travers de sa narration, sans toutefois leur apporter d’explications : une attaque soudaine venue de vaisseaux extra-terrestres ; les rayons lumineux qui se projettent depuis les yeux de l’enfant ; sans oublier un final éblouissant et final, aussi beau et intense que la rencontre finale de Rencontres du 3e type.


Des questions sans réponse

A la fois polar, road movie, thriller fantastique, drame familial, Jeff Nichols brouille les pistes après 30 minutes intenses qui nous collent au fond du fauteuil. Qui sont ceux hommes qui semblent kidnapper cet enfant ? Et cet enfant, pourquoi est-il recouvert d’un drap blanc ? De quels pouvoirs paranormaux est-il la victime ? Et quelle est la nature de ce groupe, mené par un Sam Shepard aux allures de chef de secte, soudain malmené par le FBI ? Bref, une introduction magistrale, qui rompt avec les codes narratifs traditionnels de la fiction hollywoodienne. Pour s’assoupir un peu, reconnaissons-le, avant de reprendre dans un magnifique final.

Dans la lignée du cinéma américain des années 70

Envoûtant, merveilleux, le 4e film de Jeff Nichols, présenté au Festival de Berlin 2016 – après deux sélections cannoises et une berlinoise, chapeau ! - pose plus de questions qu’il n’apporte de réponses aux spectateurs. Par sa démarche personnelle et la présence de son équipe habituelle (Michael Shannon devant la caméra, Adam Stone à la lumière), épaulées par les moyens financiers et du final cut que lui a accordés la Warner, Jeff Nichols renoue avec son dernier film avec les Schatzberg, Pollack, Coppola, Scorsese, Malick des années 70, qui étaient parvenus à garder le contrôle de leurs films tout en bénéficiant des moyens des studios, pour créer des œuvres éminemment personnelles. Pourvu que ça dure ! Même s’il lui faudra par la suite éviter les quelques frustrations qu’il génère ici : moins d’émotion que dans Mud, des personnages sacrifiés (en particulier ceux de Sam Shepard et Kirsten Dunst), des pistes narratives abandonnées en cours de route ?

Travis Bickle


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