Dossier

lundi 12 novembre 2012

Cinéma français : "Opposer auteur et genre n'a pas de sens"

A lire : Le cinéma français aime cultiver sa différence au sein d'une production mondiale qui serait déclinante ou inféodée à Hollywood. Le 7e art à la française serait celui des auteurs quand son homologue américain ne serait qu'une usine à produire des films de genre. Critique de cinéma, Pierre Bas a décidé de tordre le cou à cette (im)posture hexagonale avec un ouvrage bien troussé : Je vous trouve très conformiste - Panorama impertinent du cinéma français, publié aux éditions Vendémiaire.

Avec inventivité, le critique met au jour les genres qui caractérisent la production cinématographique française : le film de pique-nique, le film prestige, le film gallo-américain, le film bobo... Et l'auteur de passer en revue une centaine de films de notre patrimoine. C'est bien vu, souvent drôle, parfois cruel mais toujours écrit avec beaucoup de style. On applaudit des deux mains lorsqu'il mitraille un film que l'on a détesté ; et on s'emporte au contraire quand il s'en prend à nos oeuvres fétiches. Cela méritait bien de poser quelques questions par téléphone à Pierre Bas sur ses motivations.

Cineblogywood : Alors, comme ça, on n'aime pas le cinéma français ?
Pierre Bas : Je n'ai aucune hostilité contre le cinéma français. Le constat de départ de mon livre, c'est que le cinéma français est très fier de sa singularité et qu'il n'adhérerait pas au genre. Ce que je réfute. Il existe des genres auxquels il est possible d'associer les films français, y compris ceux de Jean Renoir, que j'admire beaucoup. Le public a besoin d'être rassuré comme un enfant qui veut toujours le même conte. C'est la fonction même du genre.



Et quels sont les grands genres de notre 7e art ?
Le cinéma français a une fonction sociologique très forte ; il est traversé par l'idée de communion entre des milieux très différents. C'est très clair avec Intouchables, Bienvenue chez les Ch'tis ou La Vie est un long fleuve tranquille. Par exemple, ce que j'appelle le film pique-nique, c'est la rencontre entre l'urbain et le rural, comme dans Les Enfants du Marais ou La Gloire de mon père. Il y a des récurrences d'une oeuvre à l'autre : l'ode à la ruralité, le personnage du rural philosophe, les premières sensations enfantines... Ce genre dit des choses très profondes sur la naissance de notre pays, comme le western pour les Américains.

Les Cahiers du cinéma ont imposé en France une certaine vision du cinéma : celle de l'auteur, qui va à l'encontre du genre...
Opposer auteur et genre n'a pas de sens. Il n'y a aucune honte à utiliser des recettes. Tous les cinéastes sont à la fois des auteurs et font du genre. Ce que je reproche à beaucoup de films français finalement, c'est d'être hypocrites en n'assumant pas cette dualité. Et à force de se présenter comme artisanal, spontané, anti-dramatique, le cinéma français devient paresseux et manque d'imagination. Faire de la sociologie au cinéma se limite très souvent à filmer des gens qui parlent au détriment de l'histoire. Mais cela me gêne plus de dire du mal du cinéma français que d'un film en particulier.

Alors, quel film français récent vous a particulièrement agacé ?
De Rouille et d'Os. C'est un film qui prend beaucoup de postures. Cette façon de surexposer chaque plan... A l'inverse, Comment je me suis disputé... (ma vie sexuelle) obéit aux règles du genre mais se rit de lui-même. J'ai aussi beaucoup aimé Vous n'avez encore rien vu. Seul Alain Resnais pouvait le réaliser. Il aime jouer avec le public, avec ses attentes. Il y a aussi cet aspect ludique dans la façon dont il crée le hors-champ. C'est un cinéaste unique.

Avec votre livre, vous allez être tricard chez les distributeurs français. Cela pose problème quand on est critique de cinéma, non ?
Tricard ? Non, je ne pense pas. La France est quand même le pays de la critique ! Je ne me prends pas pour un justicier ou l'inspecteur Harry. Je n'ai jamais pensé qu'on était plus malin que le film qu'on voyait. Il ne faut jamais regarder les films de haut. Evidemment, c'est un peu cruel de faire une telle typologie mais j'assume tout ce que j'ai écrit. Mon ambition était de créer un objet qui n'existe pas encore. Après, chacun peut avoir un avis sur mon travail : ce serait mesquin de ne pas accepter la critique, moi qui en fais.

Et voici quelques extraits des critiques de films avec le genre auquel Pierre Bas les rattache. Je ne partage pas toutes les analyses de Bas (notamment sur Un Elephant que j'ai vu, revu et re-revu au point d'user plus d'une VHS) mais elles ont le mérite d'amener à réfléchir... et débattre !

Le film choral : Un Elephant ça trompe énormément (1976) de Yves Robert. "Cette chronique plate, modèle du film choral, propose un canon qui fera la fortune de son réalisateur : il l'appliquera tout le restant de sa carrière, parfois paresseusement."

Le film bonne conscience : Le Nom des gens (2010) de Michel Leclerc. "Michel Leclerc s'attaque de front à quatre des plus grands tabous de la société française : la pédophilie, la déportation, la guerre d'Algérie et l'échec électoral de Lionel Jospin en 2002 (...) Leclerc s'imagine qu'en niquant le spectateur, il le fera évoluer. Ce film est sans doute ce que le sarkozysme nous laissera de meilleur : un monde idéal où les fachos sont transcendés par l'amour, où l'amour vient à bout de toutes les différences."

Le film de prestige : Madame Bovary (1991) de Claude Chabrol. "Chabrol s'évertue à faire un film, et distribue un ennui pesant : il est vrai que le spectateur du film de prestige aime s'ennuyer ; cela le rassure sur sa proximité avec les classiques."

Le film gallo-américain : Le Samouraï (1967) de Jean-Pierre Melville. "(...) Celui qui lui est le plus redevable, c'est Michael Mann (...) 2012. Qui sera le digne héritier de Melville ? Orphelins, les cinéastes français lorgnent du côté américain. Retour de bâton, ils copient... Michael Mann !"

Anderton
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