mercredi 12 juin 2013

The King of Marvin Gardens : beautiful losers on the beach


En DVD :  Ouverture. Gros plan. Un homme soliloque dans l'ombre. Sur son aversion pour le poisson.  Est-il dans sa chambre ? Dans le cabinet d'un psy ? Non : un filtre rouge éclabousse l'écran. Il anime une émission de radio. Ce dépressif solitaire, minéral, imperturbable, c'est Jack Nicholson. Oui, le futur Joker ou Diable des sorcières d'Eastwick. Rien que pour cette scène, se rappeler à quel point Nicholson est immense, sa palette aussi variée, il faut revoir The King of Marvin Gardens, que Wild Side édite en vidéo.


Car c'est aussi le témoignage d'une autre façon d'envisager le cinéma : creuser un sillon en restant fidèle à un réalisateur. L'association Jack Nicholson-Bob Rafelson, c'est cinq films. Dont une flopée de mythes -  Five Easy pieces, Le facteur sonne toujours deux fois. Sans compter ceux que l'un a produit pour l'autre, Easy Rider. Bref, qui dit mieux ?

La quintessence du cinéma américain des années 70

C'est surtout la quintessence du cinéma américain des années 70. Celui qui se passionne pour des personnages marqués par l'échec, mais qui se rêvent en Don Quichotte du quotidien. En l'occurrence, deux frères, aux caractères dissemblables, qui se retrouvent sur les planches désolées d'Atlantic City. Le temps de se retrouver, de se heurter aussi, mais de partager un peu de fraternité évanouie. Avant de s'éclipser de nouveau, après avoir néanmoins goûté la saveur amère de leur enfance perdue.

Bref de beautiful losers, incarnés par Nicholson, donc, qu'on ne présente plus, et Bruce Dern, enfin consacré à Cannes cette année (j'avais la carrière de l'acteur). Dans le rôle d'une grande gueule aux rêves plus grands que la réalité. Sans oublier le duo féminin Ellen Burstyn-Julia Anne Robinson, le pendant féminin de ces deux frères qui se mentent à eux-mêmes, tandis que conscientes de la fragilité du temps, elles incarnent la lucidité face au temps qui passe.

La métaphore à ciel ouvert des chimères du rêve américain

C'est aussi l'occasion de vérifier combien Bob Rafelson nous manque : la finesse de ses dialogues, son attachement à des personnages aussi pathétiques que grandioses, son attention aux moindres gestes quotidiens comme signifiants et révélateurs du caractère de ses personnages, enfin sa mise en scène – plans d'ouverture et de clôture inoubliables – nous font regretter qu'il soit finalement si peu en vue, quasiment l'égal d'un Altman.

Magnifiée par la lumière de Laslo Kovacs, Atlantic City apparaît comme la métaphore à ciel ouvert des impasses du rêve américain : une ville casino fantômatique, baigné par l'Océan Atlantique hivernal, et sur laquelle se projettent toutes les chimères des perdants de l'american dream. Et en même temps, comme le vestige d'un passé que l'on devine glorieux, désormais révolu.

Bref, merci à Wild Side d'avoir enfin édité ce diamant rare et brut, qui scintillera durablement dans vos mémoires. Et enrichi d'une interview avec le cinéaste, très prolixe, qui révèle notamment avoir d'abord pensé à Al Pacino pour le rôle finalement tenu par Bruce Dern...

Travis Bickle
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