Dossier

mardi 6 janvier 2015

Chloé Stefani : "L’Affaire SK1 est un film témoignage"

 
En salles : Le 5 avril 2001, Guy Georges est condamné à la réclusion criminelle à perpétuité, reconnu coupable des viols et meurtres de sept jeunes femmes, au cours des années 1990. En 2014, Frédéric Tellier réalise L'Affaire SK1, un film saisissant sur une enquête de dix ans, retraçant aussi bien le cours des évènements que l’impact émotionnel sur les personnes touchées par l’affaire.
 

Paris, 1991. L’ombre d’un crime non résolu plane sur la Brigade criminelle de la Police judiciaire. D’une violence extrême, il pèse sur les enquêteurs qui multiplient les fausses pistes. Une jeune inspecteur, baptisé Charlie par la brigade, rejoint l’équipe. Réputé pour son instinct et son analyse rapide des situations, il dirige bientôt les opérations. Au fil des ans, des crimes similaires viennent s’ajouter au dossier alors archivé, et l’enquête se transforme en une véritable traque.

Cinéma engagé
 
L’Affaire SK1, c’est d’abord une stupeur face à la violence et à la sauvagerie. Un choc qui se répercute chez différentes personnes touchées par l’affaire. Lesquelles en dévoilent chacune une facette. La police, l’avocate, les familles des victimes ou encore la rescapée, Elisabeth Ortega, tous contribuent à reconstituer l’enquête puis le procès, mais surtout une aventure humaine éprouvante qui soulève aussi bien des questions existentielles, que des problèmes de société. "C'est un film-témoignage qui retrace une partie de notre histoire", affirme Chloé Stefani (qui interprète Coco, la femme flic de la Brigade) lors d’un entretien accordé à Cineblogywood à l'occasion de la projection du film, le 3 novembre, au Gaumont-Marignan, à Paris. Et l'actrice d'inscrire le film dans la tradition d'un cinéma engagé, tel qu’Erin Brockovich de Soderbergh ou Z de Costa Gavras.
 
Chloé Stefani (DR)
 
Rencontre avec les familles des victimes, avec l’inspecteur qui dirigea réellement l’enquête, reconstitution du procès à la cour de Justice à l’aide de nombreux témoignages et de rapports de police... Si Frédéric Tellier s’inspire grandement du roman de Patricia Tourancheau (Guy Georges, La traque), il tente de reconstituer très fidèlement l’affaire, "par respect pour les familles des victimes", comme il le déclare lors de la projection. C’est effectivement avec une grande conscience de sa responsabilité qu’il reconstitue l’enquête et manie avec sensibilité une histoire douloureuse, qui fait désormais partie d’un passé commun à toute une génération. La transition de l’enquête confidentielle à une traque alliant police, justice et population est effectivement bien représentée par une gradation progressive d’un sentiment d’urgence et de protection publique, ainsi que par le développement de la technologie tout au long des années 1990. Effectivement, elle permet de déployer davantage l’enquête, lorsque l’affaire dépasse la simple brigade chargée de l’investigation.
 
Un montage réflexif
 
Le film s’étale sur dix ans (1991-2001) de la vie des enquêteurs. Composé autour d’un montage alterné entre le début de l’enquête et le procès, un va-et-vient continu se déroule entre deux situations données qui se font écho à plusieurs années d’écart, ou se contredisent. Des interrogations se forment, dynamisées par un montage pertinent qui laisse momentanément des zones d’ombres et complète finalement le puzzle, reconstituant l’état de trouble et d’incompréhension des policiers lors de l’enquête.
 
Le montage alterne donc des temporalités aux échéances différentes : l’enquête  irrésolue, s’étalant sur des années, une chasse à l’homme haletante, et un procès spectaculaire. Des contretemps administratifs qui ralentissent l’enquête de plusieurs mois au climax du procès où chaque instant est décisif : la temporalité se resserre progressivement, comme l’étau de la justice autour du coupable.
 
Le groupe à coeur
 
Déjà confondu par des analyses de sang, l’accusé plaide cependant non coupable. La preuve scientifique qui l’accable allège le suspense et permet au film de se concentrer sur la dimension psychologique de l’enquête. Tout d’abord du point de vue de la brigade, qui supporte des années durant le poids de cette affaire non résolue et dont les victimes se multiplient. Détérioriant peu à peu équilibre personnel et vie familial, l'affaire créée une réelle solidarité entre eux. Ici, Frédéric Tellier insiste sur l’importance du groupe, tant au sein du film que lors de la préparation.
 
"C’est en rencontrant les autres acteurs en amont du tournage, lors de dîners avec le vrai Charlie qui veillait sur nous et répondait à nos nombreuses questions, que nous avons créés des liens", nous raconte Chloé Stefani. "J'ai vécu tout cela pour me remplir de réalisme, et essayer de coller au plus près à cette histoire  vraie", éprouver ce qu’à dû être l’enquête pour ces policiers. Effectivement, Chloé Stefani suit un entrainement physique ainsi que des cours de tirs pour se préparer au rôle, "parce qu'on ne tient pas l'arme de la même manière quand on sait qu'on peut réellement faire un trou !".
 
Raphaël Personnaz (à gauche) et Frédéric Tellier (au centre)
 
Une focalisation en mosaïques
 
Mais le point fort du film ne se situe pas tant dans cette volonté de réalisme que dans la pluralité de points de vues, qui s’enrichissent les uns les autres. Concentrer tour à tour la focalisation sur l’inspecteur, l’avocate, la juriste; mettre en perspective leurs impératifs professionnels et ressentis personnels pour reconstituer humainement l’affaire. Loin de s’en tenir au fait divers, Frédéric Tellier enrichit ce polar noir par une réflexion sur la notion de culpabilité, le combat qui se joue entre l’humain et les pulsions animales. Sans pour autant légitimer le personnage du coupable, le film lui donne néanmoins une chance d’être compris, notamment par le plaidoyer de son avocate, campée par Nathalie Baye : "Vous avez traqué le monstre ; moi, je traque l’homme derrière".
 
Barbe-bleue
 
Rythmé par les meurtres, la narration se construit autour de ces figures féminines en creux, les victimes disparues. Comme un hommage, le réalisateur organise la narration autour de femmes qui suivent ou mènent l’enquête, à des moments-clés du déroulement du film. Elisabeth Ortega, la responsable de la Police judiciaire, l’avocate, la juriste qui s’aventure à affronter Guy Georges, la mère de ce dernier et celle d’une des victimes, ou encore Coco, seule femme flic à l’intérieur de la brigade, sept femmes qui gravitent autour du meurtrier, comme autant de réminiscences des meurtres. "En tant que femme, et en tant qu'enquêtrice, Coco est forcément doublement touchée par cette affaire (…) J'aimais l'idée de cette flic dans ce groupe et milieu d'hommes, une enquêtrice au milieu de cette histoire démesurée", explique Chloé Stefani.

L'Affaire SK1 est un film émouvant et haletant à la fois qui signe l'entrée de Frédéric Tellier dans le 7e art. Tenu par des acteurs convaincants, particulièrement Raphaël Personnaz, dont le jeu gagne progressivement en maturité; et Adama Niane, terrifiant mais touchant dans la peau de Guy Georges. Une réflexion sur le mal et nos penchants les plus obscurs, toujours rattrapés par la plus violente des pulsions : celle de vie.
 
 
Anouk


Enregistrer un commentaire