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lundi 5 janvier 2015

Queen and Country : un Boorman lumineux et malicieux

 
En salles : En ouvrant son dernier film sur les dernières images de Hope and Glory (1987), John Boorman renoue avec son filon autobiographique. Pour livrer ce qu'il y a peut-être de plus difficile à réussir au cinéma : la chronique du passage à l'âge adulte, la peinture de la naissance d'une vocation. A 81 ans, loin des fulgurances et de la sauvagerie de Délivrance ou d'Excalibur, John Boorman livre avec Queen and Country une oeuvre apaisée, sereine, pleine de vitalité et d'humour, fruit de la maturité, portée par le regard malicieux et mélancolique de celui qui sait qu'il livre là peut-être son ultime combat.
 

Hope and Glory, 25 ans après

"Merci Adolf !", s'exclamaient les enfants devant les débris de leur école soufflée par un bombardement allemand. Image que reprend à l'identique John Boorman dans son dernier opus, façon pour lui de marquer une continuité de thèmes et de style, avec 25 ans d'écart. Nous sommes en 1952. La guerre froide bat son plein, notamment en Corée. Après ceux du Blitz, les souvenirs de John Boorman se concentrent désormais sur son service militaire, ses premiers émois amoureux, ses relations avec sa famille, et sa passion pour le cinéma, à travers de réjouissantes citations explicites de Casablanca et de Rashomon. Une veine autobiographique qu'il avait explicitement explorée avec Hope and Glory, mais aussi de manière plus secrète dans La Forêt d'émeraude et le méconnu Tout pour réussir, sa variation familiale et new-yorkaise du Roi Lear.

Evocation élégiaque de ses motifs récurrents

Loin de la mièvrerie et des bidasseries inhérentes à ce genre de film, Queen and Country évoque les souvenirs qui deviendront par la suite les motifs visuels de son œuvre : la forte présence de l'eau, à travers la maison familiale située sur les bords de la Tamise ; la violence sociale, à travers les mésaventures du brassage social qu'il a connus dans l'armée et avec sa brève et intense liaison avec Ophélia, une mystérieuse aristocrate ; la féminité, à travers une galerie de portraits féminins – sa mère, ses girlfriends, ses sœurs – d'une grande sensualité, à la fois pleins de force et d'émotion ; enfin, les relations familiales, à travers la peinture élégiaque des siens, à la fois ironique et attendrissante, aux accents tchekoviens.

Le plan d'une vie ?

On a d'ailleurs peine à croire que le film a été tourné en Roumanie, tant l'art de Boorman, avec l'aide de Seamus Deasy à la lumière, de Tony Pratt aux décors et de Maeve Paterson aux costumes, parvient à nous restituer l'atmosphère britannique. Le secret d'un cinéaste arrivé au sommet de son art ! Et qui parvient avec son dernier opus à donner éclat à sa définition du cinéma : "Le cinéma, c'est de l'argent qu'on transforme en lumière en espérant que cette lumière se transforme en argent". Puisse le public exaucer ses vœux !

Enfin, un plan final sur une caméra étreindra nos cœurs de cinéphile. Peut-être le plan d'une vie consacrée au cinéma ? On est saisi, le cœur restreint à l'idée que peut-être s'agit-il là de l'ultime plan d'une œuvre entamée il y a 50 ans... Merci, John !

Travis Bickle


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