Dossier

mercredi 21 janvier 2015

Foxcatcher : quand Rocky rencontre Citizen Kane...


En salles : Foxcatcher commence comme ça : "Je veux vous parler de l'Amérique" ; et ça finit comme ça : "USA, USA, USA !". Entre ces 2h14 minutes ? L'un des films les plus marquants de ces dernières années, à la croisée de trois genres : le biopic ; la success story à l'américaine ; le film de sport signé par l'une des révélations les plus impressionnantes du cinéma américain, Bennett Miller, réalisateur de Truman Capote en 2005, du Stratège en 2009, et prix de la mise en scène à Cannes en 2014 pour ce Foxcatcher. Iconoclaste, original et insaisissable, une des films les plus passionnants sur l'Amérique et ses névroses.

Partons à la chasse à courre de ce film digne d'un Mankiewicz en cinq points d'étape, qu'il faut voir pour...


Pour son classicisme de surface

Inspiré d'une histoire vraie – c'est la troisième fois pour son troisième long de fiction ! - Foxcatcher n'a rien à voir avec les films du genre. Médaillé d'or aux JO de 1984, Mark Schultz, lutteur gréco-romain, s'entraîne sous la coupe de son frère aîné Dave, avant d'être subventionné, aidé et adopté par un riche mécène, John Du Pont, en vue des JO de 1988. Héritier d'une longue et riche lignée d'industriels, les motivations du mécène s'avèrent troubles : le fait-il pour l'Amérique, comme il le déclame ? Pour assouvir une passion contrariée ? Pour panser une plaie mal soignée ? Par désoeuvrement ? Par homosexualité latente ? Pour une relation dominant-dominé inassouvie ? Par volonté de se faire admirer de sa mère, qui l'ignore ? Allez voir le film pour vous faire une opinion sur cette odyssée dépressive à travers les illusions du rêve américain ! Et sur cette approche feutrée d'un classicisme apparent, qui se révèle vite une apparence de surface, comme son personnage de mécène lisse au premier abord, et finalement complètement demeuré.

Pour sa mise en scène au cordeau

Plutôt que relater un fait divers ou en faire une étude psychologique, le cinéaste s'attarde à des  dynamiques entre les personnages. D'où mise en scène constituée de blocs, de scènes, qui tout en respectant la chronologie, évite de la contraindre dans une temporalité précise. D'où cette étrange impression de nappes narratives.  Et de refus du corset temporel. Au point d'aborder les rives d'un Master de Paul Thomas Anderson, l'incarnation et le scénario en plus, là où l'auteur de Boogie Nights se complaisait dans un pur exercice de mise en scène.

Pour son attention portée aux détails techniques

Entre la lumière qui nimbe de ouate la violence sous-jacente entre les personnages, le son qui vient adoucir la violence des combats de lutte gréco-romaine et qui donne une touche d'éternité à un fait divers d'une violence inouïe, la musique composée de morceaux des années 80 et composée d'extraits d'Arvo Pärt, dont le célèbre Für Alina, qui ancre ce fait divers dans une fatalité américaine et mythologique, Foxcatcher allume une série de signaux qui rendent le film à la fois insaisissable, déjà vu, et pourtant totalement iconoclaste dans la production contemporaine.

Pour son approche du sport comme combat existentiel et lutte des classes

On a tous vu Rocky, Raging Bull, L'Enfer du Dimanche ou bien Le Stratège de... Bennet Miller ! Autant le dire : aucun film sur la lutte gréco-romaine ne nous avait accaparés à ce point, hormis peut-être Le Monde selon Garp, pour ceux qui l'ont vu... Inauguré par un plan fixe sur un exercice de lutte entre les deux frères Schultz, Foxcatcher remet ce sport à sa juste place : celle d'une lutte pacifique, entre deux frères, empreinte à la fois d'une violence feutrée et d'une douceur latente qui ne veut pas exploser. Mais aussi, en approfondissant son histoire, comme le symbole d'une lutte des classes qui ne dit pas son nom,, entre prolétaires du sport et aristocrates décadents en plein malaise existentiel.

Pour ses comédiens

Flanqué de baskets et d'un survêtement aux  baskets trop grandes pour son personnage, Steve Carell, avec John Du Pont, ce mécène aux intentions floues, compose un personnage aussi troublant qu'inquiétant, pathétique que touchant. Peut-être l'un des compositions les plus marquantes de ce début de siècle, qui rappelle en bien des points celle d'un Peter Sellers dans Bienvenue Mister Chance. Inutile évidemment d'épiloguer sur la composition de Channing Tatum et de Mark Ruffalo dans le rôle des frères Schultz, absolument confondants. Ni de celle de Vanessa Redgrave, dans le rôle clé de la mère de John Du Pont, terrifiante et maléfique, sorte de Lady Macbeth qui aurait eu la vie sauve. Sans parler du retour de Anthony Michael Hall – Breakfast Club – dans un rôle également clé.

Travis Bickle
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