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mardi 10 janvier 2012

J. Edgar : looking for Citizen Hoover…


En salles : Avec J. Edgar, Clint Eastwood revient au 1er plan après les échecs artistiques successifs qu’étaient Invictus et Au-delà. A 81 ans, il livre le film le plus secret de sa longue carrière. Car derrière le biopic aux allures de fresque de celui qui s’est considéré comme l’homme le plus puissant du XXe siècle se cache en creux un autoportrait intime du cinéaste. Et une très émouvante histoire d’amour. D’où un film singulier, passionnant. Décryptage.



Ni Stone, ni Mann, ni Scorsese

Pour bien comprendre la singularité de J. Edgar, voyons d’abord ce qu’il n’est pas – au plus, en mineur.
-    Ce n’est pas une fresque à la Oliver Stone, qui se serait régalé à en faire un portrait au vitriol, tout en brossant une fresque à charge du pouvoir américain des années 20 aux 70’s. Une sorte de JFK. Dans lequel apparaît la figure de Hoover sous les traits de Bob Hoskins.
-    Ce n’est pas non plus un film à la Michael Mann qui aurait insisté sur l’utilisation de la technologie par Hoover à des fins politiques et répressives : mise en place d’une police scientifique, utilisation des réseaux et téléphones pour traquer et débusquer les mensonges des puissants et moins puissants, etc. Chose qui apparaissait en arrière-plan de Public Ennemies, avec Hoover incarné par Billy Crudup
-    Ce n’est pas non plus le portrait d’un grand névrosé aux tendances paranoïaques, à l’instar du portrait dressé par Martin Scorsese d’Howard Hugues, déjà incarné par Leonardo DiCaprio. Certes, Eastwood n’élude ni sa phobie du toucher ni le refoulement de son homosexualité, (terrible réplique de la mère d’Hoover à son fils : "Je préfère un fils mort qu’un fils de la jaquette") mais il ne fait pas turbuler son biopic autour de ces névroses, comme avait pu le faire Marty.

Tenir, tenir, tenir….

Non, car ce qui intéresse Eastwood dans son biopic, c’est le caractère d’un homme qui a su tenir pendant plus de 50 ans, tenir malgré les soubresauts de l’histoire – des attentats anarchistes de l’après-Première guerre mondiale jusqu’aux manifestations anti-Vietnam, en passant par le maccarthysme et l’assassinat de Kennedy – tenir malgré ses névroses. Comment ? En s’accompagnant des siens, de ceux qu’il a choisis. Et on retrouve là le grand thème eastwoodien : comment s’épanouir en tant qu’individu tout en s’inscrivant dans une communauté ou un groupe ? Qu’on songe à Josey Wales, Bronco Billy, Impitoyable, Space Cowboys ou Gran Torino ! Ce qui explique la tonalité d’une mise en scène tout en chuchotements, en sourdine, loin des effets à la Oliver Stone. Car pour tenir dans ce monde plein de bruit et de fureur, Hoover fait confiance à quelques-uns : son assistante Helen Gandy, son bras droit et ami. C’est tout.

Autre thème majeur : la vieillesse, le temps qui passe, la mort. C’est là l’aspect le plus bouleversant de son dernier. Outre un scénario parfaitement huilé entre passé et présent, la mise en scène accompagne ses aller-retours, à l’instar de celui qui voit Hoover et son bras droit Clyde Tolson vieillissants entrer dans un ascenseur et en sortir jeunes et fringants. Du grand art !

Nous vieillirons ensemble, quand même…

Et qui nous mène vers le dernier aspect, le plus intime et le plus secret, qui couvre un grand nombre de films d’Eastwood : le couple mal assorti. Quand on y pense, d’un Monde parfait (criminel-enfant) à Breezy (quinqua macho-jeunette hippie) à Sur la route de Madison (ménagère routinière-photographe baroudeur) ou Gran Torino (vieillard râleur-enfant immigré originaire du Laos), tous ces couples n’ont rien à faire ensemble. Et pourtant : tous vivent un moment de grâce et d’exception. C’est le cas ici de ces 2 hommes, noués si ce n’est par l’amour, au moins par une profonde complicité.

Je ne reviendrai pas sur la qualité de l’interprétation, brillamment analysée ici par l’ami Manny Balestrero (lire In Fed with J. Edgar), ni sur celle du scénario que l’on doit à Dustin Lance Black (Harvey Milk, c’était déjà lui, déjà de l’intime dans de la politique !). Je voudrais juste saluer le travail de Tom Stern sur la lumière, tout en clair-obscurs, qui épouse la vision d’un cinéaste désormais au bord des ténèbres (81 ans !) et qui achève de donner une tonalité funèbre à ce faux biopic en forme d’autoportrait. Et dont le palimpseste est davantage à chercher du côté de Citizen Kane que d’Aviator.

Travis Bickle

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