mardi 24 septembre 2013

Blue Jasmine : chef-d’œuvre mais pas que


En salles : Du Woody Allen’s never ending tour, on commençait à se lasser, il faut bien le reconnaître, notamment après sa catastrophique escapade romaine. En se recentrant sur ses fondamentaux des années 70 – retour aux Etats-Unis, portrait de groupe avec dame – le cinéaste de 78 ans fait coup double avec Blue Jasmine : non seulement il réalise un de ses films les plus aboutis, mais en effectuant de subtiles variations dans son univers, il renouvelle complètement sa grammaire et sa méthode. Pour livrer l’un de ses tout meilleurs films. 


New-York, mais pas que 

Jasmine est New-yorkaise jusqu’au bout des ongles : son port altier, son statut de dame patronnesse, son mariage avec un riche financier, son cercles d’amies, tout concourt à en faire une grande sœur de Diane Keaton ou de Gena Rowlands. Oui, mais les premières scènes situées dans un avion, puis dans un aéroport introduisent l’idée de déplacement. Car l’intrigue se déroule à San Francisco, sur la côte Ouest des Etats-Unis, que le cinéaste ne porte pas dans son cœur – cf Hollywood’s ending ! Et le cinéaste de filmer les Etats-Unis, Big Apple comprise, de manière solaire et aquatique, comme jamais il ne l’avait fait auparavant, avec la complicité de l’Espagnol Javier Aguirresarobe à la lumière, bien connu pour ses travaux avec Victor Erice dans Le Songe de la Lumière

Présent, mais pas que 

A cette dichotomie spatiale correspond une dichotomie temporelle. Si le hic et nunc de l’action se passe bel et bien à San Francisco, de très nombreux et légers flash-backs nous ramènent à New-York. Sans que le spectateur ne s’y perde jamais. C’est dire toute la fluidité de son scénario, le plaisir narratif évident qu’il projette, et la tonalité toute neuve qu’il aborde : ni aussi noir qu’un Crimes et délits ou Match Point, ni aussi rose qu’Alice ou Comédie érotique d’une nuit d’été, mais entre le rose et le noir, sorte de gris bleuté, où le sourire le dispute à la pitié. 

Scénario original, mais pas que 

 Comme toujours, Woody Allen a écrit seul son scénario. On y retrouve tout son univers, certes, mais là, sans l’avouer, avec beaucoup de subtilité, il fait des gammes autour de l’intrigue de Un tramway nommé Désir : une femme déclassée débarque chez sa sœur, très différente, l’alcool et les hommes constituant l’essentiel de leur passe-temps. Pas de Nouvelle-Orléans, pas d’hystérie à la Vivien Leigh ici, mais un avatar de Blanche Dubois à travers la personnalité de Cate Blanchett et un pseudo-Marlon Brando en la personne de Bobby Cannavale, le petit ami de Sally Hawkins, la soeur de Blue Jasmine. Mis à part Comédie érotique d’une nuit d’été, librement inspiré de Shakespeare, c’est la première fois que Woody Allen est aussi proche d’un matériau littéraire. 

Satire sociale, mais pas que 

Autre tour de force, inattendu de la part du cinéaste souvent réputé pour son nombrilisme : Woody Allen, sans l’air d’y toucher, évoque les années fric de la fin des années 2000, la chute des traders et des investisseurs financiers, des effets de la crise économique aux Etats-Unis. Un propos grave et satirique, irrigué par une galerie d’acteurs n’ayant pour la plupart jamais tourné avec le maître new-yorkais – Alec Baldwin, pour sa deuxième incursion allénienne, dans le rôle d’un Madoff au petit pied ; Peter Sarsgaard, dans le rôle d’un ambitieux diplomate ; Michael Stuhlbarg, ex-Serious Man, dans le rôle d’un dentiste un peu trop entreprenant ; ou bien Sally Hawkins, révélée chez Mike Leigh, en demi-sœur de Jasmine 

Mais alors que le film démarre comme une satire sociale américaine, il prend d’autres voies pour livrer un magnifique portrait de femme, à la fois tendre et caustique. Qui lève le voile sur une femme en proie au déni, à l’illusion de sa condition. Et là, il faut évoquer la puissante incarnation de Cate Blanchett, dans une prestation digne de Gena Rowlands : une femme borderline, au bord du précipice, pas toujours aimable. Quel cadeau que ce rôle lui fait Woody Allen ! Quelle confiance lui offre-t-elle en osant le dépouillement le plus extrême, à l’instar de ce dernier gros plan, où son personnage apparaît revenu de tout, sans fard, sur le point de sombrer, soliloquant sur un banc de San Francisco ? Plan qui rappelle l’ouverture où elle soliloquait, certes, mais avec une compagne d’infortune, sa voisine d’avion ! Cheminement d’un personnage et d’une actrice, d’un film et de son réalisateur qui retrouve là sans peine le niveau de ses chefs-d’œuvre du siècle dernier ! 

Travis Bickle
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