vendredi 20 septembre 2013

Keith Carradine : dans la lignée de Sam Shepard


Artistes : Parmi les nombreux mérites des Amants du Texas, il y a le plaisir de retrouver un acteur emblématique du cinéma américain des années 70 à la carrière relativement discrète, mais dont la filmographie témoigne de l’exigence et la qualité : Keith Carradine. 

Issu du sérail – son père John, était un second rôle marquant des films de John Ford ; son demi-frère David n’est autre que le petit scarabée de la série Kung-Fu et a été immortalisé par Tarantino en Bill de Kill Bill - , l’acteur, né en 1949, est d’abord chanteur : blues, country essentiellement. Son regard mélancolique, sa blondeur, sa voix grave le prédisposent à des rôles certes physiques, mais de personnages parfois absents à eux-mêmes, fêlés de l’intérieur, d’une fragilité qui peut se transformer en accès de violence. Avec l’âge, il opte pour des rôles plus autoritaires, tout aussi mutiques, dans la lignée d’un Sam Shepard, et dont Les Amants du Texas nous apporte une preuve éclatante. Flash-back sur sa carrière en 10 films – carrière dominée par 3 réalisateurs : Robert Altman, Walter Hill et Alan Rudolph :


Nashville (1976), de Robert Altman. LE film choral par excellence de son réalisateur, avec lequel Keith Carradine tournera 3 fois – John McCabe, Nous sommes tous des voleurs. Dans le rôle de Tom Frank, un chanteur folk, il promène sa nonchalance hippie et christique, pour un personnage finalement aux antipodes de son image cool, cynique et égoïste. Film grâce auquel il décroche un Oscar, celui de la meilleure chanson originale, I’m easy, en 1975.,

Lumière (1976), de Jeanne Moreau : curieuse incursion de l’acteur dans l’univers de Jeanne Moreau cinéaste, dont ce fut le 1er film. Peu de souvenir de cette oeuvre marquée par la musique d’Astor Piazzola, si ce n’est la ribambelle d’acteurs européens qui l’accompagnent : le zurichois Bruno Ganz, le Français Niels Arestrup, et le rare et célinien Suisse François Simon. Etrangeté, qu’il faudrait rééditer… ?

Duellistes (1977), de Ridley Scott. Le chef-d’oeuvre de son réalisateur ? Duel à mort entre deux lieutenants napoléoniens – dans le rôle d’Armand d’Hubert, il est pourchassé jusqu’à épuisement par Gabriel Féraud, campé par un imposant Harvey Keitel, dans une ambiance à la Barry Lyndon. D’après Joseph Conrad.

La Petite (1978), de Louis Malle : LE film scandale de Cannes 1978, dans lequel il interprète le photographe libertin et jouisseur de La Nouvelle Orléans Ernest Bellocq, amoureux d’une jeune fille vivant dans un bordel tenu par sa mère, incarnée par Brooke Shields dans son 1er rôle. Film injustement traité de scandaleux, vu la qualité de regard de Louis Malle, la délicatesse de l’interprétation de Keith Carradine, et la beauté de la lumière de Sven Nykvist.

Le Gang des Frères James (1980) de Walter Hill. 3 familles d’acteurs pour trois gangs : les Carradine (Keith, David et Robert) pour les Younger, associés aux Keach (Stacy et James) pour les frères James, tandis que les Quaid (Dennis et Randy) les accompagnent dans le rôle des Miller. Western radical, par un héritier de Peckinpah, présenté en compétition à Cannes cette année-là.

Sans retour (1982), de Walter Hill. Dans la moiteur des bayous en Louisiane, des GI’s livrent une guerre à des habitants du cru, suite à une altercation. A la fois film d’horreur, film de guerre et survival, il rappelle plus d’une fois Délivrance, de John Boorman, avec la guerre du Vietnam en filigrane. Se voit avec une bonne bouteille de Southern Comfort à la main – titre original du meilleur film de Walter Hill.

Maria’s lovers (1984) d’Andrei Konchalovsky. Superbe histoire d’amour située dans la Pennsylvanie de l’après-guerre centrée sur Nastassja Kinski, autour de laquelle gravitent de nombreux hommes, dont Keith Carradine, dans le rôle d’un vagabond qui préfigure Bob Dylan. Il y a compose la chanson du film, Maria’s eye. Une merveille qui a pâti de la concurrence de Paris Texas, sorti à la même époque, avec également Nastassja Kinski en vedette.

Choose me (1984), d’Alan Rudolph. Ex-assistant réalisateur de Robert Altman, Alan Rudolph perpétue son talent de peintre choral. Ici, 3 destins, celui de la propriétaire d’un night-club (Lesley-Ann Warren), d’une psychologue de l’amour (Genevieve Bujold) et d’un mythomane, incarné par Keith Carradine, loser névrosé, autour duquel se catalysent personnages et émotions. Un très beau film, à la fois comique et dramatique, au charme tenace, héritier du Nouvel Hollywood, d’un cinéaste auquel l’acteur restera toujours fidèle.

Wanda’s cafe (1985) d’Alan Rudolph. Sorte de remake de Choose me, davantage inscrit dans un genre – le film noir – et empreint d’une tonalité onirique. Avec pour personnage central un autre acteur-chanteur majeur de l’époque, Kris Kristofferson.

Sans espoir de retour (1989) de Samuel Fuller. Sur le papier, tout y était : polar tiré de Goodis, la rage de Fuller, l’obstination de Jacques Bral (Extérieur Nuit) pour produire et faire venir le cinéaste alors marginalisé. Mais aussi vieillissant. Du coup, polar entre 2 chaises, fatigué, bourré d’effets 80’s, avec un casting complètement bancal, pour un dernier tour de piste au titre prémonitoire, puisque ce fut le dernier film de Samuel Fuller. Seul Keith Carradine sauve le film du naufrage.

Et depuis ? Quelques rôles ça et là, pas mal de télévision – notamment dans Dexter et Les Experts. Espérons que sa composition marquante dans Les Amants du Texas amorce le retour de l’acteur, dans des rôles plus consistants, à la hauteur de son physique terrien et mutique à la Sam Shepard.


Travis Bickle

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