mardi 17 septembre 2013

L'Assassin habite au 21 : Clouzot mène l'enquête

En Blu-ray : Cela faisait un sacré bail que je n'avais pas vu L'Assassin habite au 21. La dernière fois, cela devait être au Cinéma de minuit sur ce qui s'appelait à l'époque France 3. Puis disparition des radars cinématographiques : trop polémique, trop mal conservé. Et voici que Gaumont sort en Blu-ray ce premier long-métrage de Henri-Georges Clouzot dans un master entièrement restauré. C'est bien simple, j'ai eu l'impression de le voir pour la première fois !



Le sublime noir et blanc révèle détails et contrastes insoupçonnés. Les copies se trouvaient pourtant dans un très sale état : trous dans la pellicule, moisissures, images manquantes... Pendant six mois, comme l'explique un bonus du Blu-ray, la firme à la marguerite et les studios Eclair ont patiemment redonné du lustre à ce polar gouailleur et grinçant. Derrière la caméra, un scénariste, alors auteur d'un unique court-métrage : Henri-Georges Clouzot. 

Gueules et atmosphère

HGC adapte le roman policier de Stanislas-André Steeman, en transférant l'action de Londres à Paris. Un Paris nocturne, aux ruelles désertes et brumeuses, dans lesquelles sévit un meurtrier qui laisse sur chaque scène du crime une carte de visite signée "Monsieur Durand" (faut toujours se méfier des Durand, un nom trop commun pour être honnête). Les autorités sont sur les dents, le commissaire Wens mène l'enquête. Un tuyau lui indique que l'assassin crèche dans une pension située au 21 avenue Junot, dans le XVIIIe arrondissement. Outre la taulière et son majordome, l'immeuble abrite une galerie d'étranges personnages : une vieille fille qui se pince d'écrire, un fakir, un ancien toubib colonial, un créateur de poupées morbides et un ex-boxeur aveugle accompagné de son aide-soignante. Wens se fait passer pour un pasteur et loue une chambre dans le meublé. C'est alors que débarque sa petite amie, qui veut arrêter "Monsieur Durand" pour lancer sa carrière artistique.

Drôles de personnages. Bien barrés mais sans jamais être caricaturaux. Et cela, grâce à des dialogues mordants et à des comédiens talentueux, des "gueules" qui ont fait la gloire du cinéma français. Il y a d'abord Pierre Fresnay (Le Corbeau, La Grande Illusion, Les Vieux de la Vieille), port droit et diction racée, dans le rôle du commissaire Wens. A ses côtés, Suzy Delair (la femme de Louis De Funès dans Les Aventures de Rabbi Jacob), joli minois, joli brin de voix, présence et caractère explosifs ! Trois immenses seconds rôles les accompagnent : Jean Tissier, Pierre Larquey, Raymond Bussières et cette vieille ganache de Noël Roquevert. Quel bonheur de les voir à l'écran, s'imposer sans écraser les copains et rendre leurs personnages vivants, crédibles... humains. 

Sombre et maudit

Le rire est souvent grinçant et le regard que porte Clouzot sur le monde n'a rien à envier à la noirceur de la nuit parisienne. Le talent de Clouzot adaptateur et dialoguiste est indéniable. Plus surprenant, il se révèle un cinéaste complet dès son premier long-métrage. La mise en scène est inventive et rythmée, contribuant à faire monter la tension - une tension que Clouzot saura faire culminer dans Le Corbeau, Les Diaboliques ou Le Salaire de la peur.  

Dès ce premier film, c'est clair que l'on a affaire à un auteur. Un passionnant bonus, riche en témoignages, revient sur ce cinéaste sulfureux, exigent et caractériel. Il aborde également le contexte du tournage : L'Assassin... a été produit en 1942 par la Continental, une société française dont le dirigeant était un nazi allemand. Une souillure originelle dont pâtiront le film, le cinéaste et les acteurs. Pour autant, L'Assassin... n'est pas une oeuvre de propagande, ni les artistes d'horribles collabos. C'est tout à la gloire de Gaumont de nous en faire redécouvrir l'éclatante noirceur.

Anderton

 
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