vendredi 27 novembre 2015

Que viva Eisenstein ! Que viva Greenaway !

En DVD : Meurtre dans un jardin anglais, Le Ventre de l’architecte, The Pillow book, Le Cuisinier, le voleur, sa femme et son amant... le nom de Peter Greenaway reste associé à des œuvres baroques, ludiques, jouissives pour les yeux comme pour l’intelligence. Après une décennie en demi-teintes, le voici de retour après le tout récent Goltzius et la compagnie du Pélican, avec Que viva Einsenstein !, une œuvre jubilatoire, qui tout en ressassant ses thèmes et formes fétiches, confirme le regain créatif de ce tout jeune cinéaste britannique de 73 ans.



Biopic ? Voire !
 
Peintre, architecte, écrivain, cuisinier ont été jusqu’ici l’objet des folies visuelles de Peter Greenaway. Là, pour la première fois, il s’attache à un cinéaste. Et pas n’importe lequel : Sergei Eisenstein, le génie russe à qui l’on doit Le Cuirassé Potemkine ou Octobre – bref, l’un des inventeurs du cinéma moderne, le père de la grammaire cinématographique. Un autre monstre, donc, après Vermeer ou Shakespeare.
 
Non pour un biopic classique, bien sûr. Mais pour évoquer une période bien particulière de l’existence du cinéaste : dix jours, du 22 au 31 octobre 1931, au cours desquels le cinéaste, rejeté des Etats-Unis, et peu pressé de revenir dans son Union soviétique en proie au stalinisme le plus radical, s’exile au Mexique, à Guanajuato, pour y tourner Que viva Mexico, son film maudit resté inachevé. dix jours, donc, qui le verront pris dans les affres de la création. Et de la sexualité. Dix jours donc, qui selon le cinéaste "ébranlèrent Eisenstein".
 
Numérique et émotion font bon ménage
 
Cela se confirme : avec le numérique, Greenaway a trouvé le médium qui lui permet les inventions formelles les plus folles.  La richesse visuelle de Que Viva Eisenstein ! devrait ravir ceux qui l’ont perdu de vue ces dernières années. Greenaway s’en donne à cœur joie, comme pour rendre hommage au cinéaste russe, qui l’a totalement fasciné : les incrustations à l’écran (sa figure de style favorite) se mêlent aux dédoublements et triples split screens. Et pour point d’orgue, un magnifique travelling latéral où se mélangent des angles de vue contradictoires... Enivrante, la flamboyance des effets n’est pas gratuite. Car au-delà de de la théâtralité exacerbée de ses décors (l’essentiel de l’action se passant... dans une chambre à coucher !), des plateaux symétriques et luxuriants, (dont un plancher opaque donnant des plans surprenants) qui contribuent à la jubilation du spectateur, Greenaway lui donne ici une dimension émouvante – signe de l’importance qu’il accorde à son sujet et son personnage.
 
L’éternel combat entre Eros et Thanatos
 
En filmant cette période charnière, Greenaway raconte l’épanouissement du cinéaste à son homosexualité et partant, à la sexualité, vierge qu’il était à son arrivée au Mexique, malgré son mariage. Initié par son guide mexicain, Eisenstien découvre ses pulsions, se met à nu, autant physiquement qu’artistiquement. D’où la vigueur et l’inventivité avec lesquelles Greenaway filme une fois de plus ses deux sources d’inspiration majeures : Eros et Thanatos. Eros, en alternant scènes crues et d’autres quasiment paillardes ; Thanatos, avec pour arrière-plan un Mexique qui se plaît à commémorer ses anciens (très belles scènes de corps momifiés) et qui s’apprête à la fête des Morts. Entre nudité et expériences crues, masques mortuaires et danses macabres, Eisenstein se met à nu pour quitter le Mexique désemparé, mais désormais livré à lui-même. C’est peut-être là que réside la splendeur secrète du dernier film de Peter Greenaway. Et qui suscite pour la première fois depuis The Pillow Book autant de jubilation que d’émotion.
 
Le DVD, édité par Pyramide Vidéo, contient également un entretien d’une vingtaine de minutes avec un Peter Greenaway so british, qui revient sur la genèse du projet, sa structure et ses références. Et qui révèle les racines de l’admiration sans bornes qu’il éprouve à l’égard du réalisateur de Ivan le Terrible.
 
Travis Bickle
 
 

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