lundi 23 novembre 2015

Terrence Malick : artiste total en Americana

Artistes : A l’instar d’un Stanley Kubrick, Terrence Malick fait partie de ces cinéastes qui se plaisent à entretenir le mystère sur leurs vies privées, leurs processus créatifs, la signification de leurs œuvres. 


Cinéaste démiurge apparu au tout début des années 70, contemporain du Nouvel Hollywood, sa trajectoire solitaire, entêtée, à l’écart des modes et des tendances, ne l’a pas empêché d’accéder à la reconnaissance internationale, que ce soit critique ou populaire – Prix de la Mise en scène à Cannes en 1979, Ours d’Or en 1998, Palme d’Or en 2011. Reste qu’à l’heure de la transparence et de l’ouverture tous azimuts, son attitude retranchée titille, agace, énerve. D’où le retour de bâton critique qu’il connaît depuis The Tree of life, violemment aggravé avec son dernier film sorti à date, To the wonder



C’est dans ce contexte qu’avec l'ouvrage Terrence Malick et l’Amérique, Alexandre Mathis s’est plongé dans l’oeuvre d’un cinéaste certes reconnu, mais finalement peu connu, pour l’inscrire dans le paysage de l’Americana, le rendre concret, universel et terriblement américain. 

Puissance visuelle et thématique

Rapport à la violence, au sacré, à la nature, solitude, deuil et espoir,  tous les thèmes chers au cinéaste sont ici auscultés et analysés, à l’aune d’un fil directeur qui clarifie la démarche du réalisateur des Moissons du ciel : son inscription dans l’Americana. Territoire physique et imaginaire qui lui inspire une puissance visuelle et thématique peut-être inégalée dans le cinéma contemporain. Ce qui lui permet d’embrasser aussi bien les Conquérants (Le Nouveau Monde), les victimes de la Dépression (Les Moissons du Ciel), les soldats US de la Seconde guerre mondiale (La Ligne rouge) ou un couple contemporain (To the wonder). 

Véritable façonneur de mythes, Malick puise dans la culture et l’imaginaire américains pour les personnaliser et les revivifier. Au risque parfois de friser le ridicule, comme personnellement, je l’ai vécu avec To the Wonder. Mais c’est là le mérite de l’essai d’Alexandre Mathis : intégrer à sa démonstration tous ses films, y compris ceux qui ont connu le plus de critiques. Pari gagné, car son essai, précis, documenté, donne envie de les revoir ! 

Paradoxes d’un cinéaste démiurge

C’est là l’un des nombreux paradoxes d’un réalisateur dont les apparitions en public et les interviews sont extrêmement rares – il n’est même pas venu récupérer publiquement sa Palme d’Or en 2011 -  alors même que son désir  de demeurer dans le circuit indépendant se heurte aux sollicitations dont il est l’objet de la part des grandes stars du moment – Ryan Gosling, Brad Pitt, John Travolta, Richard Gere, Jessica Chastain, Cate Blanchett, Natalie Portman – qu’il engage et qu’il, parfois, coupe totalement au montage ! Autre paradoxe, consécutif de ses récents échecs critiques : l’accélération de son rythme de tournage. Alors que s’apprête à sortir son dernier opus, The Knights of cup, au moins deux autres films attendent le verdict du public et de la critique.

Se laisser aller comme dans le cours d’une rivière

Hormis peut-être les interviews de Michel Ciment et l’excellent numéro que lui ont consacré les collaborateurs de la revue Eclipses, c’est le seul essai francophone consacré au réalisateur qui parvient en à peine 200 pages à faire un tour d’horizon complet de l’œuvre du cinéaste, à la fois poète, sociologue, philosophe, voyageur. Et en établissant des ponts entre ses films et les œuvres de de Wagner pour la musique, les primitifs américains pour la peinture, Thoreau pour l’aspect philosophique, Alexandre Mathis nous montre à quel point Malick est plus qu’un démiurge, mais un artiste total. 

Mieux encore : il prouve à quel point le cinéaste à une approche sensorielle des êtres et de la matière – preuve en est l’incroyable travail d’Emmanuel Lubetzki à la lumière pour Le Nouveau Monde et The Tree of life. Et le livre de nous inviter à nous laisser aller dans la filmographie du cinéaste "comme dans le cours d’une rivière".

Sensibilisé à la poétique filmique du cinéaste

En concluant son essai avec un chapitre final de toute beauté consacré à l’épitaphie filmique, Alexandre Mathis nous laisse sur un double regret : que son essai soit finalement trop court, notamment lorsqu’il évoque les héritiers du cinéaste, Jeff Daniels ou Andrew Dominik, ou bien ses projets restés inaboutis, notamment son Che Guevara finalement repris par Steven Soderbergh ; qu’il soit totalement exempt d’iconographies, problème qu’on sait hélas récurrent à l’édition cinématographique... Mais sur un réel espoir : aller à la rencontre des films de Terrence Malick mieux sensibilisé à sa poétique filmique. Et mieux comprendre ainsi la spécificité du réalisateur dans le paysage cinématographique contemporain.

Terrence Malick et l’Amérique, Alexandre Mathis, PlayList Society éditions

Travis Bickle


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