mardi 10 novembre 2015

Le Conformiste : 5 raisons de vous y précipiter

En salles : Tragédie d’un homme ridicule, Le Conformiste (1970) ressort sur les écrans, après plusieurs années de totale invisibilité. Entre temps, Bernardo Bertolucci sombre peu à peu dans l’oubli des générations Internet. 


Et il serait vraiment dommage de passer à côté de cette luxueuse adaptation du roman d’Alberto Moravia, qui narre l’ascension d’un jeune "homme sans qualités" dans les années 30, entre Rome et Paris, avec pour toile de fond le fascisme et sa volonté de se fondre dans l’idéologie dominante pour se considérer comme "normal". Jean-Louis Trintignant, Bernardo Bertolucci, Dominique Sanda et Stefania Sandrelli, Vittorio Storaro, sa portée – au moins 5 bonnes raisons de découvrir Le Conformiste dans une splendide copie restaurée.



Bernardo Bertolucci

Premier film d’époque d’envergure pour Bernardo Bertolucci, Le Conformiste succède à quatre autres films, à l’audience alors confidentielle, mais avec lesquels Bertolucci s’est imposé sur la scène internationale, dans la lignée de Jean-Luc Godard et Pier Paolo Pasolini, ses maîtres à filmer : La comarre seca, Prima della Rivoluzzione, Partner, La Stratégie de l’araignée. Avec son adaptation du roman d’Alberto Moravia, financée par la Paramount, le cinéaste italien met tout le monde d’accord. Ce qui lui permettra de mettre sur pied les films qui feront sa réputation : Le Dernier tango à Paris, 1900 et Le Dernier Empereur.

Fragilisé par des problèmes de santé, il a peu donné signe de vie ces derniers temps – hormis un très sexy Dreamers, et un remarquable Moi et toi, malheureusement sortis dans une indifférence générale. Cette réédition vient à point nommé pour redécouvrir le cinéaste : son art pour diriger les acteurs ; son auscultation de l’Italie ; sa façon de faire entrer en résonance passé et présent ; son goût pour les marges et les conflits de générations ; la virtuosité de sa réalisation, à la fois précise comme un scalpel et sensuelle comme un tango.


Jean-Louis Trintignant


C’est peut-être le plus grand rôle de l’acteur, comme il le reconnaîtra lui-même. De tous les plans, il incarne cet homme qualités, dont la trajectoire nous est racontée en flaskback – autant de réminiscences traumatiques d’un homme sans qualité, et pourtant embarqué dans la police secrète fasciste pour faire comme les autres. Peut-être l’intensité de son interprétation est-elle en partie due à la disparition tragique de sa dernière née, décédée à 10 mois au début du tournage et qui a profondément affecté Jean-Louis Trintignant et son épouse Nadine. Minéral et enflammé, glacial et passionné, il livre une prestation inhabituelle de sa part. Et qui lui ouvrira la voie vers des rôles de plus ambigus et ambivalents.

Stefania Sandrelli-Dominique Sanda

Le brune-la blonde, la petite-bourgeoise-l’aristocrate, la virginale-la scandaleuse, le couple féminin qui entoure Jean-Louis Trintignant est désormais mythique. Avec pour point d’orgue un tango dans une guinguette des bords de Marne, ambiance Front populaire débordant de sensualité vénéneuse... On n’est pas près d’oublier la scène finale qui relie Jean-Louis Trintignant à Dominique Sanda. Une complicité telle entre les deux actrices que le cinéaste ré-embauchera ce duo dans 1900.

Vittorio Storaro

La lumière d’Apocalypse Now, Coup de cœur, Reds, Dick Tracy, c’est lui ! Autant dire une légende qui s’est forgée là, avec ce Conformiste. Entre la quasi noir et blanc des scènes romaines et italiennes, les tonalités bleutées des scènes parisiennes, et la flamboyance orangée des scènes sensuelles, dans le train ou au dancing, Vittorio Storaro sculpte la lumière pour lui donner une véritable texture émotionnelle. Rien que pour son apport, il faut voir Le Conformiste. Autre raison : la partition de Georges Delerue, inoubliable, et inattendue dans l’univers décadent dépeint par Bertolucci.

Ses héritiers

Francis Coppola et Le Parrain 2, les frères Coen et Miller’s Crossing ou James Gray et The Yards doivent beaucoup au Conformiste, que ce soit à travers des scènes citationnelles, leur utilisation de la lumière et de la musique. Ou la reprise de certains acteurs, notamment Gastone Moschin présent dans Le Parrain 2.  Si Trintignant reconnaîtra qu’il s’agit du plus grand rôle de sa carrière – "De tous les films que j’ai faits, c’est vraiment le plus beau", déclare-t-il en 1971, laissons le mot de la fin à l’acteur qu’on aurait rêvé voir incarner Marcello, cet homme sans qualité, Alain Delon, qui déclare en 1977 à propos du Conformiste : "(...) une oeuvre moderne d'une intensité, d'une vérité, et d'une beauté qui, en tant que spectateur, m'ont bouleversé". Il refusera néanmoins de produire et interpréter Le Dernier tango à Paris, tout comme Jean-Louis Trintignant, pour laisser la place à qui l’on sait...

Travis Bickle


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