vendredi 9 octobre 2015

Michael Mann : à la recherche de l’horizon perdu


Artistes : "J’aimerais pouvoir voir l’horizon"... par ces mots se concluait l’article de Vanity Fair dont s’inspira Michael Mann pour réaliser son chef d’œuvre Révélations. Quasiment tous les personnages de Michael Mann sont animés par cette quête, physique, spirituelle, existentielle. C’est là l’un des apports majeurs du livre que consacre Axel Cadieux, journaliste à SoFilm, au cinéaste américain, L’Horizon de Michael Mann. 

Souvent considéré en France comme un cinéaste de genre, formaliste, et, avouons-le à mon corps défendant, un peu vain et toc, cet immense cinéaste rebelle et solitaire, n’avait pas eu les honneurs des exégètes. Né en 1943 à Chicago, Michael Mann apparaît tardivement dans le paysage cinématographique américain, à l’inverse des cinéastes de la même génération – Coppola, Scorsese, De Palma – arrivés beaucoup plus précocement. Autre différence : s’il a embrassé la TV parallèlement au cinéma, il a conçu une œuvre moins pléthorique – à peine une dizaine de films en 35 ans.



Lignes de force

Dans ce livre court, concis, extrêmement bien écrit, Axel Cadieux fait montre d’une connaissance de l’œuvre de Mann impressionnante – même si on peut regretter l’absence de La Forteresse noire parmi les références. Mais de Comme un homme libre à Hacker, en passant par Le Solitaire, Collateral, Luck ou Crime Story, il embrasse d’un seul tenant toute son œuvre, en dessinant des lignes de force entre les thématiques, personnages et enjeux formels propres à l’univers du cinéaste. Ce qui permet de voir ce qui rassemble Rain Murphy et Nick Hathaway, John Dillinger et Sonny Crockett. Et d’en admirer toute leur beauté tragique.

Rapport à la société, métaphysique du héros tiraillé entre réalisation de soi et adaptation aux contraintes sociales, entre aspiration à la liberté et la tentation de la disparition, corps compris ;  rapport problématique à l’identité ;  présence de figures féminines indispensables à l’épanouissement des héros manniens ; dilemme entre implication professionnelle et tentation du grand amour ; dualité ontologique entre la marginalité et la loi, entre lâcher prise et contrôle de soi ; envies d’ailleurs et d’horizons inaccessibles ; fascination du cinéaste pour la technologie et ses implications sociétales, pour les ambiances architecturales urbaines nocturnes,  Los Angeles en particulier, tout y est. Finement, précisément décrit, décortiqué, illustré.

Elégiaque et romantique

Mieux encore : l’auteur met l’accent sur deux aspects rarement mis en valeur chez Michael Mann, et qui en font tout le prix. Il dévoile un cinéaste élégiaque, profondément travaillé par la dimension temporelle, du temps qui s’écoule. Et il révèle chez le cinéaste un romantisme quasi-fleur bleue, in fine poignant, qui s’appuie sur des personnages systématiquement travaillés par l’impossible et tragique dilemme entre amour passion et réalisation individuelle de soi. Et le journaliste de lancer des pistes fructueuses, qui demandent à être approfondies : l’influence de Nietzsche, pour comprendre le comportement des personnages ; celle de Sam Peckinpah et John Ford, ancêtres thématiques et formels du cinéaste. 

Réhabilitations

Si bien évidemment Axel Cadieux accorde une place importante à son triptyque majeur Heat-Révélations-Collateral, il remet au premier plan son premier film méconnu en France, Comme un homme libre, en insistant sur la collaboration d’Edward Bunker (auteur de polar, scénariste de Animal Factory, Le Récidiviste) et réhabilite deux films, souffrant d’une injuste mauvaise réputation :  Public Enemies, mal aimé en France, et son dernier opus, Hacker, qu’il réinsère dans l’œuvre mannienne, tout en en y pointant les évolutions : "Le dernier plan est limpide : le couple échappe à la surveillance des caméras de contrôle mais se dirige tout droit vers celle de Michael Mann, et aucun horizon, pas même la vue d’un avion alors qu’ils se trouvent dans un aéroport, ne s’offre à eux. Ils fuient en avant mais il n’y a pas de contrechamp, pas de trajectoire offerte autre que celle de la désintégration. Plus ils progressent d’un pas vif, plus ils deviennent flous, avant d’être complètement indiscernables. Hathaway et Lien se sont dissous dans le cadre, littéralement ; évaporés, comme on supprimerait une ligne de code".

Interview exclusive

Une interview exclusive du cinéaste – fait suffisamment rare qui justifie à lui seul l’achat de l’ouvrage – clôt le livre. Elle permet de faire le point sur ses projets – un biopic consacré à Ferrari – ses réactions face à l’échec commercial de son dernier film, Hacker – "Les résultats n’ont pas été mauvais, ils ont été catastrophiques. Le film a souffert d’un marketing horrible, il a été vendu comme quelque chose qu’il n’était pas, soit un film d’action avec un beau gosse, genre Fast & Furious. Hacker, ce n’est pas ça", reconnaît-il  – et de préciser certaines hypothèses émises par l’auteur : l’influence transversale de Pour qui sonne le glas d’Hemingway et de Au cœur des ténèbres de Conrad ; la discrète et sublime allusion visuelle aux Twin towers dans Hacker.

Pari réussi

Bref, un ouvrage à se procurer toutes affaires cessantes, que l’on aime ou pas le cinéaste, par la pertinence de son propos, sa concision – et son prix (7€ en version numérique, 14€ en version papier) ! Et qui malgré l’absence regrettable de toute iconographie, surtout pour un cinéaste aussi formaliste et visuel que Michael Mann, réussit son pari : donner envie de revoir tous ses films, embrasser toute l’œuvre du cinéaste d’un seul tenant, et lancer des pistes de réflexion stimulantes. Tiens, à quand une réédition dans de bonnes conditions son premier film, tourné pour la TV, Comme un homme libre

L’Horizon de Michael Mann, Axel Cadieux, Playlist Society

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