mardi 6 octobre 2015

Sangue del mio sangue : une ensorcelante ode à la beauté et à la jeunesse


En salles : Nous avions laissé Marco Bellocchio en pleine auscultation de l’Italie contemporaine, à travers son passionnant requiem consacré au berlusconisme déclinant, La Belle Endormie. On le retrouve ici plus introspectif et plus lyrique avec ce Sangue del mio sangue, qui, par bien des aspects, rappelle les opus de ses cadets sortis cette année, Leopardi Il Giovanne Favoloso, de Mario Martone, et Youth de Paolo Sorrentino. Présenté à la dernière Mostra de Venise, le dernier film du cinéaste du Saut dans le vide s’apparente à une réflexion sur le temps qui passe. Et une ode ensorcelante à la jeunesse. Le testament de son réalisateur ?



Retour aux sources

Marco Bellocchio effectue ici une sorte de retour aux sources, sur un double aspect. Il réunit toute sa famille cinématographique : ses acteurs fétiches – Roberto Herlitzka, Alba Rohrwacher, Filippo Timi, impressionnant Mussolini dans Vincere – mais aussi sa propre famille : son fils, Pier Giorgio, auquel il offre un double rôle.

Par son lieu : tourné à Bobbio, là même où il est né en 1939, là même où il avait réalisé son premier film Les Poings dans les poches. C’est dire s’il a mis beaucoup de lui dans ce Sangue del mio sangue, titre programmatique d’une œuvre qui dépasse de loin le seul cadre autobiographique. Car en prenant pour cadre principal une prison, anciennement couvent, on voit  ce qui a pu passionner l’auteur virulent de La Marche triomphale ou du Sourire de ma mère : la dénonciation des carcans religieux et familiaux dans l’Italie contemporaine et ancestrale.

Audace narrative et formelle

Au-delà de son caractère dénonciateur, certes atténué par rapport à ses premiers opus, ce film fait preuve d’une audace narrative et formelle inouïe. L’intrigue ? Elle se développe sur deux niveaux de temporalité. 1630 : un chevalier frappe à la porte du couvent de Bobbio. Son objectif ? Voir la femme qui a précipité la mort de son frère jumeau Fabrizio, prêtre qui s’est suicidé après avoir été séduit par une religieuse, Benedetta, qui attend d’être emmurée vivante. 2015 : même plan initial. Un homme frappe à la porte d’une bâtisse délabrée – le couvent de 1630. Accompagné d’une milliardaire russe, il tente d’acheter la maison. Mais y règne un comte vieillissant, dont on dit qu’il erre dans les rues de Bobbio, tel un vampire. 

A partir de cette double narration, Marco Bellocchio livre à la fois une réflexion sur le conte, le pouvoir performatif des légendes dans notre mémoire collective. Mais aussi une très émouvante réflexion sur le passage du temps, le nécessaire passage de témoin aux nouvelles générations, et sur la vieillesse. Rien que sur ces deux points, à titre de comparaison, il livre une leçon de cinéma à ses cadets Mario Martone et Paolo Sorrentino qui ont tenté de traiter ces deux thèmes, avec des résultats divers.


Puissance visuelle et sonore

Si le lien peut sembler ténu entre les deux époques, il est le signe de la liberté narrative que s’octroie le cinéaste. Bellocchio se moque des carcans narratifs pour proposer une œuvre pleine de mystères, qui ressemble à un labyrinthe mystérieux et fascinant, dans lequel on s’égare avec plaisir, qu’il faudrait voir et revoir pour en apprécier tous les sortilèges. Et la puissance visuelle et sonore du film lui confère un parfum d’onirisme constant : les rimes entre les époques, le corps de la religieuse dans les profondeurs de la rivière,  une chorale reprenant Nothing else matters de Metallica. Tel l’ultime songe d’un cinéaste en pleine possession de ses moyens.

Qui n’hésite pas à adopter des tons distincts, pour tomber aussi bien, dans sa partie contemporaine, dans la farce et la satire ; dans sa partie médiévale, dans le conte et le fantastique. Une oeuvre audacieuse, lumineuse, mystérieuse. Qui au-delà de sa dimension critique propre à Bellocchio – contre les carcans de l’Eglise et la famille - se veut une véritable ode à la jeunesse et à la beauté. Ensorcelant.

Travis Bickle
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