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lundi 18 janvier 2016

L’Usure du temps : le secret le mieux gardé d’Alan Parker

En salles : Œuvre méconnue d'Alan Parker, L’Usure du temps (son titre original est tellement plus beau, Shoot the moon) revient sur les écrans. Discret et intimiste, ce film était tombé injustement dans l’oubli. Il est temps de le redécouvrir, tant il regorge de finesse, d’émotions et de prouesses d’acteurs. Jean-Pierre Lavoignat, co-fondateur de Première et Studio Magazine, ardent défenseur du cinéaste britannique auquel il a consacré un documentaire, revient pour nous sur cette oeuvre qu’il est urgent de redécouvrir.

 



CINEBLOGYWOOD : Que représente Shoot the moon dans la carrière d’Alan Parker ?
JEAN-PIERRE LAVOIGNAT : C’est un film très à part dans la carrière d’Alan Parker, sans doute son film le plus personnel, même s’il n’a fait que participer à l’écriture du scénario [le scénario est signé Bo Goldman, également auteur de The Rose, Vol au-dessus d’un nid de coucou, ndlr]. Or l’histoire qu’il raconte, au moment où il la tourne, Alan Parker est en train de la vivre : il traverse une crise dans son propre mariage. C’est pourquoi le film, qui raconte une rupture et ses conséquences au quotidien, sur la famille, les enfants, les amis, le touche beaucoup. Dans le doc qu’on lui a consacré, Alan Parker nous a raconté que c’était la première et unique fois de sa vie que lorsqu’il rentrait le soir, pendant le tournage, il revivait quasiment les mêmes scènes. Il en a été beaucoup perturbé.

Comment le film est-il accueilli à l’époque ?
Shoot the moon est le quatrième qu’il enchaîne après Bugsy Malone, Midnight Express et Fame. La critique traditionnelle le déteste et le vomit car il vient de la pub. Sur ce film-là, paradoxalement, les critiques institutionnelles sont très bonnes ! Il décroche même une critique étonnante de la part de la papesse de la critique américaine, Pauline Kael, qui écrit qu’autant dans les trois premiers films d’Alan Parker, aucune scène ne sonnait juste, autant dans celui-là aucune scène ne sonne faux. Comme elle ne veut pas se renier, elle ajoute : sans doute est-ce dû aux acteurs et au scénariste. Mais malgré ces bonnes critiques, le film subit un échec public. Un échec que je trouve lourd de conséquences : si le film avait marché, sans doute la carrière de Parker aurait été différente. Peut-être aurait-il fait les mêmes films qu’il a effectivement réalisés. Mais il aurait fait davantage de films personnels.

Il a pourtant été présenté en compétition à Cannes ?
Oui, en 1982. Gilles Jacob l’avait sélectionné en compétition. Or dans la foulée de Shoot the moon, Alan Parker s’embarquait dans l’aventure Pink Floyd TheWall, qui a également été retenu pour Cannes par Gilles Jacob. Lequel souhaitait finalement mettre en compétition ce dernier, et placer Shoot the moon hors compétition. Or Alan Parker pensait que Shoot the moon avait besoin davantage d’exposition que The Wall. Hormis ses stars, il considérait Shoot the moon comme un petit film qui aurait besoin du soutien de Cannes. Il a fini par convaincre Gilles Jacob. Au final, j’avais été emballé, pour des raisons radicalement opposées, aussi bien par The Wall que par Shoot the moon, découverts à Cannes tous les deux ! En présentant ces deux films au Festival de Cannes la même année, Parker montrait l’éventail énorme de son talent.



Vous personnellement, qu’appréciez-vous en particulier dans Shoot the moon ?
D’abord, qu’il ait fait ce film-là montre qu’Alan Parker a eu la curiosité et l’envie de se frotter à un genre différent. Il faut vraiment être obtus pour ne pas voir la sensibilité, la finesse de l’analyse des comportements. Il fallait être vraiment trop carré pour déclarer à l’époque qu’en venant de la pub, il ne saurait faire que de la belle image et rien d’autre... Bugsy Malone, avec sa manière d’aborder la comédie musicale uniquement jouée par des enfants, dénotait déjà une réelle finesse. Ensuite, le film est moins convenu qu’on ne pourrait le penser. Ouvrir par cette scène d’un écrivain bientôt récompensé, effondré, en sanglots, dans son cadre domestique et familial, il fallait le faire ! Et la scène finale, paroxystique et presque too much, est in fine magnifique ! Le film échappe ainsi au quotidien pour devenir symbolique. Elle montre également la rage de Parker.
Et puis, ce qui me trouble beaucoup, c’est de voir à quel point Albert Finney lui ressemble : quasiment la même allure, la même corpulence, au point de dégager une même impression de personne frondeuse et indomptable. Et ce que j’aime beaucoup, c’est la simplicité et la modestie du traitement du film. C’est une version de "Ni avec toi, ni sans toi". Mais qui étudie par petites touches les conséquences sur leur quotidien, leurs enfants, leurs proches. Et quel numéro d’acteurs ! Albert Finney et Diane Keaton ! Mais il faut citer également les enfants, Karen Allen, tout droit sortie des Aventuriers de l’arche perdue, et Peter Weller, futur Robocop, qui à l’époque sort du théâtre.
 


Comment s’est passé le tournage avec ces deux monstres sacrés Diane Keaton et Albert Finney ?
Il faut d’abord reconnaître qu’il s’agit d’un des meilleurs rôles d’Albert Finney, dans sa dernière période. Diane Keaton y est également magnifique. Sans être à contre-emploi, elle est comme on ne l’avait pas vue à l’époque : plus quotidienne, moins iconique, moins chic et urbaine comme dans Manhattan. C’est une femme du quotidien, qui a eu des rêves, et qui a du mal à le confronter à la réalité.
Mais Keaton-Finney, ce sont deux méthodes de jeu très différentes. L’une, pure actrice de cinéma, sortait de Reds : Warren Beatty faisait 70 prises ! Parker raconte qu’à chaque prise, elle changeait sa manière de jouer, ce qui énervait beaucoup Finney. Toujours généreuse, elle était toujours présente, même pour les contre-champs. A l’inverse, Albert Finney, avec son statut et son immense expérience théâtrale, répétait beaucoup. Une fois trouvé le personnage, il ne changeait rien du tout. Parker raconte que les rapports étaient compliqués avec le comédien : imaginez, deux Britanniques, deux forts tempéraments, sur un même plateau, ça faisait un peu ambiance de combat de coqs !

En quoi les relations Parker-Finney étaient-elles complexes ?
Un jour, Alan Parker voit Albert Finney dans un coin. Il lui demande ce qui ne va pas. En montrant Diane Keaton, Finney lui dit : "Elle est bonne, hein ?". Parker : "Oui, elle est plus que bonne !. Finney : "Pourquoi tu lui dis toujours qu’elle est extraordinaire et à moi, juste que c’est bien ?". Et oui, malgré sa carrière, Finney réclamait autant d’attention que Keaton de la part d’Alan Parker ! Et Parker reconnaît également s’être trompé en faisant des reproches à Finney sur le plateau, publiquement, ce qui a eu pour conséquence de dégrader définitivement leurs rapports : alors qu’ils étaient amicaux, ils sont juste devenus professionnels. Alan Parker a reconnu que c’était de sa propre faute.

Ce film ne risque-t-il pas de rester très années 80 ?
Non, ce film n’a pas vieilli. Hormis les tenues et habits, et encore – Peter Weller serait presque vu comme un hipster aujourd’hui ! Le film n’a pas vieilli parce qu’il parle du quotidien et de situations quotidiennes. Je serais curieux de connaître les réactions des spectateurs qui le découvriront aujourd’hui !
 
Travis Bickle

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