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vendredi 6 mai 2022

Meurtre à Montmartre : un polar de Gilles Grangier à redécouvrir fissa

Meurtre à Montmartre Blu-ray Gilles Grangier CINEBLOGYWOOD


En Blu-ray : Gilles Grangier réhabilité, merci Pathé ! Après Le Sang à la tête et Echec au porteur, la firme au coq chantant a restauré un autre film du cinéaste conchié par la Nouvelle Vague. Encore un polar : Meurtre à Montmartre (1957), avec Paul Frankeur, Michel Auclair et la jeune Annie Girardot. Un échec au box-office qui mérite pourtant d'être redécouvert.


Marc Kelber vend des tableaux et collectionne les dettes. La preuve qu'il ne vend pas autant de tableaux que ça. Un soir, il se rend en banlieue pour examiner les toiles dont veut se débarrasser Robert Lacroix, qui s'apprête à quitter le pays. Il n'en croit pas ses yeux : parmi les croûtes, il repère un autoportrait de Gauguin ! Kelber allonge l'oseille et voit déjà la roue tourner. Hélas, pas dans le bon sens car notre brave marchand est victime d'une arnaque. Quelques semaines plus tard, il parvient à retrouver la trace de l'escroc. Lequel lui propose de rejoindre sa combine.

Adapté d'un roman policier, Meurtre à Montmartre (découvrez un extrait) nous fait vivre le calvaire d'un bon gars qui porte sur ses épaules l'immense poids d'une scoumoune dont on sent tout de suite qu'elle lui fera voir une palette de couleurs comprises entre le gris et le noir. Qui mieux que Paul Frankeur pour incarner ce maestro de la lose, un bourgeois entiché d'une épouse trop jeune et d'un beau-fils qu'il ne peut pas voir en peinture. Oh, question peinture, le bonhomme s'y connaît, c'est sûr. Et il s'y connaît mieux qu'en comptabilité. Avec ses valoches sous les yeux et ses bajoues tombantes, le Frankeur inspire la pitié. D'autant qu'en voix off, on l'entend se raconter des histoires et rêver à d'improbables lendemains qui chantent. Mais à l'instar de son personnage qu'il parvient à rendre émouvant malgré sa lâcheté, le second couteau du cinéma français n'a pas eu de son chance pour son premier premier rôle : le film n'a pas marché. C'est pourtant tout sauf une croûte !

Le marchand de tableau est un peintre

Gilles Grangier nous ravit par son sens de la mise en scène, où l'efficacité l'emporte sur l'esbrouffe. Le regard bienveillant qu'il porte sur chacun des personnages, au premier comme au second plan, contribue également à rendre vivant ce récit et à l'enraciner dans une réalité. Celle de la France des années 1950. Les décors, naturels et en studios, nous plongent avec délice dans une époque pleine de charme, malgré la noirceur du propos. Le cinéaste excelle à donner vie à des métiers qui n'ont a priori rien d'exaltant - marchand de tableau, expert en art, boucher ! Et c'est tout un peuple d'artisans et de commerçants qui apparaît à l'écran, sous le regard bienveillant de Grangier.

On reconnaît quelques trognes du cinéma de papa (Marcel Bozzuffi, Philippe Dumat, Sylvain Levignac). Et puis, il y a les têtes d'affiche : Michel Auclair, dont l'attitude désabusée et la diction claire rendent fascinant son personnage immoral ; Annie Girardot, rayonnante, qui confère à son rôle (l'un de ses premiers) légèreté et malice ; Giani Esposito, qui en fait parfois un peu trop dans le rôle de l'artiste maudit. Le film est proposé dans une magnifique version restaurée et accompagné d'une analyse éclairante de François Guérif et de l'ancienne assistante de Duvivier. Avec en bonus une "actualité" d'époque. Au fait, Meurtre à Montmartre se déroule en fait à Montparnasse. Mais il y a bien un assassinat, exécuté salement et filmé de manière glaçante par Gilles Grangier. Vous voyez le tableau ? Du grand art.

Anderton

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