lundi 24 février 2014

Alan J. Pakula : cinéaste de la paranoïa et de l'intime


Artistes : Comme son quasi-contemporain Norman Jewison (dont nous avons parlé ici), Alan J. Pakula (1928-1998) moins célèbre que ses films – au moins trois reviennent spontanément à l’esprit : Klute (1971), A cause d’un assassinat (1974), Les Hommes du Président (1976). Et pourtant, sa filmographie ne se réduit pas à ces trois films – certes des piliers de son œuvre et du cinéma américain des années 70 : 16 films la composent, de la comédie au western, en passant par la fresque intimiste et le thriller, sa veine de prédilection. 

Retour donc sur sa carrière d’un producteur devenu réalisateur, mort prématurément et stupidement – fauché au volant de sa voiture par une poutrelle métallique en 1998 – destin ironique pour le peintre le plus acerbe de la paranoïa américaine des années 70. 

 
Le producteur : à ce titre, on lui doit tous les films de la première période de Robert Mulligan – cinéaste sur lequel je reviendrai très prochainement – et curieusement très mal connus en France, mis à part Du silence et des ombres (1962), adaptation du classique de la littérature américaine Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur, de Harper Lee, sur le racisme dans le Sud des Etats-Unis. Un duo absolument unique dans l’histoire du cinéma américain, dont on peut retenir deux autres films, Inside Daisy Clover (1965), description d’inspiration fitzgeraldienne de l’âge dor hollywoodien avec Robert Redford et Nathalie Wood ; et L’Homme sauvage (1969), sorte de remake inversé de La Prisonnière du désert, avec Gregory Peck et Eva Marie Saint. C'est après avoir produit ce film qu'Alan J. Pakula se lance dans la réalisation, avec Pookie (1969), avec Liza Minnelli.  

Deux tendances de fond : la veine politique à base de thrillers – les trois films pré-cités, auxquels on peut ajouter Ennemis rapprochés et L’Affaire Pélican – et une veine plus intimiste, dans laquelle éclot son goût pour la comédie sentimentale – See you in the morning, et même Une femme de tête – les drames familiaux – Jeux d’adultes, (son pire film ?) et surtout le méconnu et génial Les Enfants de l’impasse. Entre les deux, surnage une veine moins personnelle, où se fait jour son goût pour Hollywood, ses grandes histoires et ses genres nobles : Le Choix de Sophie, Le Souffle de la tempête ou le thriller fantastique Dreamlover, lauréat à Avoriaz en 1986. 

 La trilogie paranoïaque Klute (1971) - A cause d'un assassinat (1974) - Les Hommes du président (1976). Ce qui rend ce triptyque fascinant, c'est sa cohérence. Car Alan J. Pakula y raconte la même histoire : un mystère (une disparition, un meurtre politique, un cambriolage) à partir duquel un individu est conduit à accuser l'une des instances du pouvoir. Et mener son combat à terme, avec plus ou moins de succès. Ce qui la rend unique, c'est le climat qu'a su installer Pakula au travers de sa mise en scène : choix des décors, éclairage, musique, cadrage, tout concourt à produire une atmosphère oppressante, kafkaïenne, désespérante, qui n'est pas sans rappeler la maîtrise d'un Frankenheimer ou d'un Rosi – celui de Cadavres exquis, par exemple. Nul mieux que lui n'a saisi, avec autant de maîtrise cinématographique, sous forme d'allégorie une Amérique alors en plein désarroi, déchirée par la guerre du Vietnam, l'assassinat de John Kennedy et l'affaire du Watergate. Sans doute l'Amérique de Reagan et de ses successeurs, soucieuse de retrouver de sa superbe, l'a-t-elle moins intéressé par la suite.  

La veine intimiste : A côté de sa trilogie paranoïaque – à la quelle on peut ajouter les thrillers de moindre qualité Présumé Innocent (1990), L'Affaire Pélican (1993) et Ennemis rapprochés (1996) – existe chez le réalisateur une veine plus intimiste : Merci d'avoir été ma femme (1979), comédie sur le divorce signée James Brooks, avec les stars d'alors Burt Reynolds, Candice Bergen et Jill Clayburgh. See you in the morning (1989), autre comédie douce-amère sur le mariage avec Jeff Bridges et Farrah Fawcett ; enfin, il faut citer l'injustement méconnu Les Enfants de l'Impasse (1988), adaptation d'une pièce de théâtre portée par la puissance d'Albert Finney.  

Les inclassables. Entre ces deux veines dominantes reste une série de films plus mou moins réussis, plus ou moins ambitieux, qui méritent tous une réévaluation. 
- Commençons par le plus célèbre, et le plus décrié : Le Choix de Sophie (1982), adaptation du best seller de William Styron, qui permet à Meryl Streep de remporter son premier Oscar. Malgré les problèmes narratifs liés à la structure du roman et auxquels Pakula n'a pas su apporter de réponse satisfaisante, reste une oeuvre ambitieuse qui parvient à enraciner sa fiction dans un terreau langagier (anglais, polonais et allemand) tout à fait crédible. Sans oublier les performances de Meryl Streep et de Kevin Kline, dans le rôle de Nathan. 
- Le moins connu, peut-être, est Une femme d'affaires (1981) avec Jane Fonda et Kris Kristofferson, fait la synthèse entre ses deux veines, intimistes et paranoïaques, à travers une intrigue qui lie thriller financier et romcom sur fond de spéculations financières et pétrolières. 
- Celui qu'il faudrait ré-évaluer ? Le Souffle de la tempête (1979), beau western contemporain élégiaque nostalgique, qu'il serait important de réévaluer, portée par une Jane Fonda et un James Caan en butte aux tractations des conglomérats qui veulent exploiter leurs terres. 
- Enfin, reste le plus connu des amateurs de fantastique, Dreamlover (1986), Grand prix du festival d'Avoriaz cette année-là, thriller psychologique et onirique, traitant de l'effet des songes et du sommeil sur une femme traumatisée par un viol. Brillant exercice de style.  

Collaborateurs. C'est la force des grands réalisateurs que de savoir s'entourer des meilleurs. Que ce soit devant la caméra ou à leurs côtés. Alan J. Pakula en est. Jugez-en par vous même - devant la caméra - Warren Beatty, Jane Fonda, Robert Redford, Dustin Hoffman, Liza Minnelli, Meryl Streep, Albert Finney, Kris Kristofferson, Harrison Ford, Brad Pitt, Denzel Washington, Julia Roberts, Jeff Bridges, Kevin Kline, Burt Reynolds, Donald Sutherland, James Caan ; derrière la caméra – William Goldman, Gordon Willis, Sven Nykvist, David Shire, Nestor Almendros. Ce qui peut expliquer le relatif oubli dans lequel il sommeille, malgré une filmographie au final très enviable.  

photo : Alan J. Pakula, Donald Sutherland et Jane Fonda sur le tournage de Klute (DR)

Travis Bickle
 
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