Dossier

mardi 25 février 2014

"Phantom of the Paradise, un film unique dans l'oeuvre de Brian de Palma" - INTERVIEW


En salles : A l’occasion de la ressortie de Phantom of the Paradise en salles ce 26 février, nous avons rencontré Laurent Vachaud, un des spécialistes les plus passionnants de l’œuvre de Brian De Palma, co-auteur avec Samuel Blumenfeld d’un ouvrage d’entretiens de référence avec le cinéaste, édité chez Calmann-Lévy.

Cineblogywood : quelle est l'origine de Phantom of the Paradise ?

Laurent Vachaud :
le film a été tourné en 1973, est sorti aux Etats-Unis en 1974 – un peu plus tard en France, après son grand prix au festival du film fantastique d'Avoriaz en 1975. Au départ, c'est sa fascination pour les concerts de rock de la fin des années 60 et les interactions rock-star et public qui pousse Brian de Palma vers le film musical, sans avoir vraiment idée de la forme qu'il prendrait. Il voulait même engager un grand groupe pour jouer dedans, comme les Rolling Stones, avant de réaliser qu’ils lui couteraient trop cher. Mais ça n'a pas marché.


Tout s'est déclenché le jour où, alors qu'il se trouvait dans un grand magasin, il entend une reprise de Yesterday des Beatles en muzak. Il se dit : "C'est affreux, on dénature la chanson pour en faire un truc pour meubler". Cette idée l'a obsédé. C'est à partir de là qu'il a donc imaginé l'histoire d'un compositeur qui crée un morceau de musique, volé par un tiers qui le transforme à des fins commerciales en le mettant au goût du jour. C'est par la suite qu'il a eu l'idée de reprendre la matrice du Fantôme de l'Opéra, d'y injecter du Faust, du Dorian Gray. Il a toujours aimé la veine gothique de la littérature de la fin du XIXe siècle. Pour la petite histoire, il y a un moment dans le film où les Juicy Fruits chantent  habillés en gothique. Brian de Palma m'a dit que c'est ce passage qui a inspiré Kiss pour leur maquillage ! Autres influences : La Belle et la bête, et surtout Les Chaussons rouges, de Pressburger et Powell, notamment lors de la scène de l'audition et de la glace sans tain, qui rappelle l'audition que fait passer Anton Walbrook dans le classique de Powell et Pressburger. C'est un film que De Palma et Scorsese adoraient.

Ce n'est donc pas une adaptation, mais un musical original, uniquement créé pour le cinéma ?

Oui et non. Ce n'est pas une adaptation en soi, mais c'en est quand même une ! Celle du Fantôme de l'Opéra. Le film a eu énormément de problèmes légaux après son tournage. Le tournage, entre New York et Dallas, se passe très bien. La Fox achète le film. Tout va très bien. Au départ, le film devait s'appeler Phantom. Mais arrive la distribution : procès de la part de Lee Falk, auteur de la BD Phantom, qui leur interdit d'utiliser la marque ! D'où le titre sous lequel on connaît le film, Phantom of the Paradise. Puis Universal accuse le film d'être un plagiat du Fantôme de l'Opéra. Donc, Fox ne veut pas sortir le film tant que les problèmes de droits ne sont pas réglés. De Palma et son producteur Ed Pressman ont dépensé en frais d'avocats presque autant que ce que la Fox leur avait accordé pour l’acquisition du film qui se révèlera un échec commercial aux Etats-Unis et quasiment partout dans le monde. Brian de Palma en garde un très mauvais souvenir. Il pensait que ce film allait le propulser. Et ça n’a pas été le cas.

Un échec même en France ?

Non, sauf en France, où le film a remporté un succès assez incroyable. Brian de Palma n'y croyait même pas ! Il m'a raconté être venu un jour en France pour la promotion d'un de ses films ultérieurs. Un ami sur place lui dit que le film s’y jouait toujours depuis des années ; il l’a emmené sur place – au Châtelet-Victoria, je crois – pour constater le culte dont il jouit : tout le monde répétait les répliques, reprenait les chansons, en choeur ! Il n'en revenait pas.

Quelle est la singularité de Phantom of the Paradise par rapport au reste de son oeuvre ?

Brian de Palma a souvent voulu faire des films musicaux. Bien avant Oliver Stone, il a longtemps eu le projet de faire un film consacré aux Doors, Fire, avec John Travolta. C'était un scénario très proche de Mister Arkadin, d'Orson Welles, dans lequel un reporter partait à la recherche d'une rock-star apparemment décédée et qu'il retrouvait dans une tribu d'Amazonie. Le film aurait été construit sur des flashbacks retraçant la formation du groupe. Il voulait également faire une comédie musicale. En cela, au regard de son goût pour les musicals, Phantom of the Paradise reste une tentative unique dans son oeuvre. Même si par la suite,en 1984, il tournera un clip pour Bruce Springsteen, Dancing in the dark, dans lequel on aperçoit Courtney Cox.

Par rapport au genre, c'est aussi un film assez unique. Malgré son côté également culte, il n'a rien à voir avec The Rocky Horror Picture Show. Dans Phantom of the Paradise, il y a un mélange de comédie, de satire, de film d'horreur, d'opéra rock a priori difficile à faire fonctionner. Chaque fois qu'il filme des personnes chanter, il le fait intégralement. Il ne coupe pas : la performance est prise en entier.

Et puis, il y a dans de film un côté quasi BD. Le personnage de Swan rappelle bien souvent Batman. D'ailleurs, Brian de Palma m'a raconté – je ne sais pas si c'est vrai -  que c'est en voyant Swan que George Lucas a eu l'idée de Darth Vader : le masque, la respiration....

Et en quoi est-ce un film typique de son auteur ?

On y retrouve tout ce qui fait son cinéma, sous une forme gothique et très ancrée dans l'esprit des seventies. Alors, certes, peu de références à Hitchcock – la scène sous la douche avec la ventouse est plutôt un clin d'oeil ! On y trouve beaucoup d'influences liées au mouvement de contre-culture des années hippies dont il était très proche – cf son film Dyonisos in 69, captation des Bacchantes d'Eurypide, revue et corrigée façon avant-garde new-yorkaise. La dernière scène est d'ailleurs totalement inspirée des mises en scène de Richard Schechner. Dont il a engagé le chorégraphe, William Shepherd, pour régler la scénographie de la scène finale de Phantom. On l'aperçoit dans la foule... Bref, c'est une façon pour Brian de Palma de boucler la boucle avec ces années hippies. Et puis, il faut rappeler que Phantom of the Paradise vient après l'échec de Get to know your rabbit. De Palma était parti côte Ouest, comme Scorsese, sous un contrat Warner. Suite à cet échec, il souhaitait faire des films personnels, à petit budget. C'est Edward Pressman qui a rendu possible son projet.

Et on y retrouve beaucoup de ses thèmes...

Oui, tous les thèmes qu'il développera par la suite sont déjà là : le manipulateur manipulé, le démiurge, la volonté de puissance et de contrôle. Tony Montana dans son palace et ses écrans de contrôle fait vraiment penser à Swan ! Swan est également très proche de Howard Hugues, personnage qui a toujours fasciné De Palma, lequel adore Citizen Kane. Tous ces personnages à la Hugh Heffner ou Randolph Hearst avec une cour autour d'eux, qui ont beaucoup de pouvoir l'ont toujours intéressé. Il faut rappeler que son frère aîné, Bruce, était lui-même une sorte de gourou dans une secte en Nouvelle-Zélande.

Enfin, vous remarquerez que dans le pré-générique, sur le disque Death Records, on entend une voix off. C'est celle de Rod Serling, le créateur de Twilight Zone ! Une manière pour Brian de Palma d'intégrer un peu de terreur dans le film, dès l'incipit !

A quoi tient la ferveur dont est l'objet de Palma, au moins en France ? Si l'on prend ces six derniers mois, outre la réédition de Phantom of the Paradise, on a eu droit à la sortie d'un remake de Carrie, les 30 ans de Scarface, l'édition DVD-BR de Furie, la couverture du magazine So Film, une rétrospective sur TCM... Pas un autre cinéaste de sa génération ne génère une telle ferveur cinéphile.

C'est une nostalgie à l'égard d'une période bien précise de son oeuvre : la période qui l'a révélé, notamment au public français. Les gens qui aiment De Palma l'ont aimé avec les films de cette période. Son oeuvre actuelle étant perçue comme plus rare et plus décevante, c'est peut-être aussi une manière de se réfugier dans une époque où il était extrêmement prolifique. Ses films exercent donc toujours une fascination, comme d'ailleurs ceux de Kubrick, mais pour d'autres raisons. Chez Brian de Palma, il y a une nostalgie pour un cinéma d'horreur américain qui emprunte au giallo, et qui avait l'air beaucoup plus éruptif et pulsionnel que le cinéma d'horreur actuel. Passion, c'est clairement un retour à cette inspiration, mais moins convaincant que Pulsions ou Sisters

En France, Brian de Palma, c'est essentiellement deux films : Phantom of the Paradise et Scarface. Deux films très différents, l'un très personnel, l'autre beaucoup moins. Cette fascination pour son oeuvre reste liée au pouvoir extraordinaire de l'image et de sa mise en scène. C'est là qu'il a été le plus inspiré. Il s'est calmé par la suite en voulant se dégager du créneau film d'horreur et film à suspense. Il a donc perdu son rapport pulsionnel à l'horreur.

Lire notre autre interview de Laurent Vachaud : Eyes Wide Shut - Kubrick, la scientologie et la CIA

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