Dossier

vendredi 28 février 2014

Peu importe l’écran, tant qu’on a l’ivresse ?

Buzz : Si l’on compte en 2014 des chiffres déjà très encourageants (17,89 millions de spectateurs, soit 22,8 % de plus qu'en janvier 2013, selon Ecran Total), la baisse notable de fréquentation des salles obscures reste indéniable. De nouvelles habitudes de consommation du 7e art se mettent en place, des plus connues au plus incongrues…


Le streaming : contre mauvaise fortune bon cœur ?

Depuis la décision du tribunal de grande instance de Paris applicable le 13 décembre 2013, les moteurs de recherche se doivent de bloquer les sites de streaming illégaux. Déjà 16 sites des plus connus ont pâti de cette loi, qui ne finit pas de faire des mécontents chez certains spectateurs et les hackers les plus zélés. Une question subsiste : cette répression désormais bien engagée renflouera-t-elle les salles obscures ? Ce n’est sûrement pas avec le prix du paquet de popcorn (déjà délirant !) que les exploitants financeront le prochain Star Wars.

Habitués à une consommation autonome, seuls dans leur chambre ou blottis sous la couette à deux (ou trois, pour Les amours imaginaires), les adeptes des sites de streaming illégaux, désormais privés de leurs fournisseurs de contenus, n’auront sûrement pas envie de s’entasser dans une salle obscure, où le voisin se trompe toujours de côté pour piocher dans le popcorn. Question : ce public-là sera-t-il prêt à payer pour regarder des films en streaming ? Sur la toile, la gratuité est devenue le maître-mot du jeu concurrentiel… C’est pourquoi nos organisations culturelles et acteurs de l’industrie cinématographique tentent de suivre la course, et commencent à ouvrir sur internet des plateformes de diffusion gratuite, comme le montre notamment la quatrième édition de My French Film Festival, organisé par UniFrance. Tout juste clôturé, ce site internet mettait à disposition des milliers de films français pendant un mois.

Alarmés par les chiffres d’entrées des salles de cinéma, exploitants et opérateurs de télécommunications commencent à repenser le processus d’exploitation des films : de leur durée en salles jusqu’à leur parution en DVD et VOD. Les délais d’exploitation ayant déjà été raccourcis en 2009, passant de 4 à 6 mois (entre la sortie en salles et celle en DVD et VOD), certaines entreprises américaines pensent à les réduire à seulement quelques semaines, ce qui pourrait rendre absurde le concept même de salle de cinéma ! Face à cette remise en question, les exploitants redoublent d’ardeur et multiplient les idées novatrices, qui ne vont pas toujours de pair avec le 7e art…

Le cinéma : une nouvelle tendance bobo
   
Le concept du "ciné-restau", très en vogue aux Etats-Unis, offre aux spectateurs un repas complet durant la séance. Mais pas n’importe quel repas : un menu "raccord", où les différents mets concoctés sont servis en fonction des scènes. Pour La Vie d’Adèle, une fondue au fromage aurait été au menu… À New York, un seul cinéma offre ce service, et à prix d’or (environ 18 euros la place), mais un autre doit ouvrir l'an prochain à Manhattan. Les restaurants-cinémas sont déjà très populaires au Texas et près d'une dizaine de nouvelles salles doivent ouvrir dans le reste du pays en 2013. En France, le multiplexe EuropaCorp d’Aéroville, en région parisienne, propose deux salles First équipées de larges sièges en cuir et d’où il est possible de commander un repas.

Autre expérience : la remise au goût du jour des drive-in. A Paris, le Cinéma Paradiso du MK2 Grand Palais a ouvert ses portes l’été dernier, pour le plus grand drive-in jamais connu dans une capitale. Avec une capacité d’un peu plus de mille spectateurs, l’événement abritait Fiat 500 et collines aménagées. Toutes les places, envolées en quelques jours, variaient entre 13 et 50 euros en fonction de l’emplacement.

A chaque public son support ?

Si la mise en place de tels évènements est drôle et attractive, elle ne fait que renforcer le clivage entre les spectateurs férus de culture et versés dans le "festif" d’une part, et le grand public d’autre part, qui pourrait délaisser les salles si ce genre de pratiques devenait une norme. Tout le monde n’est pas prêt à investir 25 euros par séance, pour faire couler son "blue cheese" devant Adèle Exarchopoulos ou faire semblant de se dorer la pilule dans une Fiat 500 flambant neuve. Or, c’est justement ce grand public qu’il est aujourd’hui de plus en plus difficile de faire asseoir dans les salles ! Avec le risque de créer une rupture entre un "cinéma de consommation populaire" sur les écrans d’ordinateur ou objets nomades et une fréquentation des salles "bobo-frico-gaucho"…

Enfin, rappelons la légendaire fonction sociale du cinéma, où Olivia Newton-John et John Travolta connaissent leurs premiers émois dans Grease, où les copains se retrouvent pour l’école buissonnière dans Les 400 Coups ! Avec le développement des réseaux sociaux, le cinéma perd de son mordant, en ne proposant aux bandes de potes qu’une salle obscure et un écran. Avec des chips à la rigueur. Les salles tentent donc de redorer cette fonction sociale du cinéma, autour d’un bon steak ou dans une fausse voiture vintage. Mais attention à ne réduire le cinéma ni à un simple contenu de bande passante, ni à un prétexte à se faire une bouffe dans un lieu insolite.

Anouk
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