mardi 21 octobre 2014

Magic in the Moonlight : ode à la lumière


En salles : "Les femmes sont magiques. Alors, je suis devenu magicien"... un adage truffaldien terminal – issu de Vivement Dimanche – que pourrait reprendre pleinement à son compte notre New-Yorkais favori, désormais quasi octogénaire, pour son quasi 43e opus annuel. Un an après Blue Jasmine, son palimpseste de Un tramway nommé Désir qui a valu un Oscar à Cate Blanchett, revoici Woody Allen de retour en France, sur la Côte d'Azur, ou plutôt la Riviera, dans les années 20.

Occasion pour le cinéaste de revenir sur ses vielles marottes – la magie face à la réalité, l'illusion et le prix à en payer, la puissance de l'amour, son caractère fugitif – et épaulé par Darius Khondji dont la lumière vient sublimer l'univers du cinéaste, comme cela avait été rarement atteint jusque-là.


Variations sur les faux semblants de l'amour
Au premier abord, nous voici en terrain connu : un prestigieux prestidigitateur britannique se voit sommé de démasquer une jeune Américaine qui prétend détenir des pouvoirs occultes et abuserait d'une famille de riches Américains en villégiature dans le midi de la France. Bien évidement, le milieu de la magie et des forains a déjà inspiré plus d'une fois le cinéaste – Alice, Scoop et Le Scorpion de Jade notamment.
En situant le début de son action dans le Berlin des années 20 – occasion de retrouver Ute Lemper en Marlène, ou presque - , on se dit qu'il est en train de composer une variation sur L'Oeuf du serpent, de Bergman. Quand soudain, l'intrigue nous transporte sur la Riviera. Celle qui a été magnifiée au cinéma par Léo McCarey dans Elle et lui. Ou en littérature, par Francis Scott Fitzgerald – Tendre est la nuit en particulier. Débute alors une formidable comédie amoureuse, un jeu du chat et la souris, une variation sur les faux semblants du sentiment amoureux.

Vision noire des rapports de classe
Ce jeu du chat et de la souris se double d'une variation sur son sujet de prédilection depuis Match Point : la confrontation entre classes sociales. Certes, le discours politique n'a rien d'idéologique. Mais il est plus percutant sur le mode mineur qu'il active. En confrontant le magicien britannique arrogant, rationnel et conscient de sa classe à cette jeune Américaine issue des faubourgs du Michigan, fantasque et peu sûre d'elle-même, Woody Allen perpétue sa vision noire et pessimiste des rapports de classe, qui avait atteint son paroxysme avec Le Rêve de Cassandre. Ce qui lui permet d'illustrer avec une aisance confondante l'éternel combat de la raison face à l'illusion.

Le coup de foudre comme ultime tour de magie
C'est donc juste cela, Magic in the Moonlight ? C'est sans compter sur Woody le magicien. Car une fois brossés ces rapports de classe, une fois le héros mis à nu, berné par son arrogance, reste pour le cinéaste à décrire l'ultime activité paranormale qui trouve grâce à ses yeux : le coup de foudre. Le temps d'une scène quasi-onirique qui revisite un lieu commun de la rencontre amoureuse – le coup de la panne, par une nuit d'orage – Woody Allen emballe son film avec la grâce et l'assurance des plus grands cinéastes, ceux qui osent tout parce qu'ils croient en leurs pouvoirs d'illusionnistes. Trempés, l'homme et la femme se réfugient dans un planétarium isolé. Une fois le toit ouvert, leurs regards embrassent un ciel étoilé, et irradié par la lune. Magie d'un moment de cinéma en pleine grâce. Magie du conte. Magie de l'illusion. Magie de la magie.

Célébration de la lumière
Car en Darius Khondji, Woody Allen a trouvé le plus merveilleux des prestidigitateurs. Rarement la lumière n'a été aussi importante chez le cinéaste qu'ici. Certes, en s'appuyant auparavant sur Gordon Willis, Sven Nykvist ou Vilmos Zsigmond, le cinéaste a toujours su utiliser à profit leurs talents pour magnifier un lieu, restituer une atmosphère, ou apporter une touch à ses reconstitutions historiques. Quand il ne s'agissait pas de rendre hommage à ses maîtres qui avaient pu les embaucher. Là, pour son 4e film avec le chef op français découvert par Jeunet et Carot, Woody Allen se fait peintre, et obtient de lui des reflets de lumière poudrée et citronnée, qui mystifient complètement le spectateur. Jamais peut-être l'illusion du cinéma, de ce qu'il véhicule, en négatif comme en positif, n'avait été aussi magnifié par Woody Allen au travers de sa lumière.

Enfin, inutile d'ajouter qu'en la personne de Colin Firth, Woody Allen a trouvé un de ses substituts les plus réjouissants. Et que la petite Emma Stone, d'apparence si fragile, devrait compter parmi les prochaines muses du cinéaste – elle a déjà tourné le suivant avec lui ! - tant le regard qu'il lui porte est empreint de grâce, d'attention, et de magie.

Travis Bickle


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