jeudi 30 juin 2016

Close encountrers with Vilmos Zsigmond : "Je ne tarirai jamais d’éloges sur Vilmos pour m’avoir fait confiance" - INTERVIEW

Artistes : A l’occasion de l’hommage que rend la Cinémathèque au chef opérateur Vilmos Zsigmond (du 1er au 4 juillet), rencontre avec Pierre Filmon, réalisateur d’un très beau documentaire sur ce géant de la photographie, Close encountrers with Vilmos Zsigmond. John McCabe, Délivrance, L’Epouvantail, Voyage au bout de l’enfer, Blow Out, c’est lui !

Grand admirateur et proche du chef opérateur, Pierre Filmon revient pour nous sur sa rencontre avec Vilmos Zsigmond, la force des liens qui les ont rapprochés, l’humanité du personnage, et les conditions de tournage de son documentaire, endeuillé par le décès du chef opérateur le 1er janvier 2016. Ce très beau portrait sortira en salles le 16 novembre 2016, distribué par Lost Film, la société de Marc Olry.

Cineblogywood : Comment ce projet est-il né ?
Pierre Filmon :
Il est d’abord né dans les salles de cinéma, en découvrant l’œuvre de Vilmos lors de rééditions aux Action (Grand Action, Action Christine notamment). Le Grand Action – où je suis actuellement projectionniste – avait ressorti John McCabe dans les années 80 - un film qui m’avait fasciné. Voir des films éclairés par Vilmos est peu à peu devenu un gage de qualité : la force du classicisme, au service d’histoires en prise directe avec la réalité, ce qui me touchait profondément.


Plus précisément, le projet du film est né au Grand action, où j’ai rencontré Darius Khondji au bar du cinéma. Il venait présenter Seven, qu’il avait éclairé. On devient amis, on sympathise. J’écrivais alors le scénario d’un long métrage Dream last night avec Budd Schullberg (Sur les quais, La Forêt interdite). Comme il était pris par James Gray, Michael Haneke ou Woody Allen, Darius me demande qui je souhaitais comme chef op pour le film. Je lui dis que j’ai un rêve : faire tourner Vilmos. Or, c’était son parrain à l’ASC [American society of cinematographer, NDLR]. Darius envoie mon scénario à Vilmos, qui 4 jours après, me répond par un email dithyrambique sur le scénario, tout en acceptant de faire le film ! Vilmos est donc venu en France, lui qui n'y était pas venu depuis 1972. Et plutôt que d’organiser un dîner, je lui ai proposé de présenter ses films au Grand Action. Ce qu’il a accepté. Nous étions en 2013, il a présenté Heaven’s gate et Délivrance. Après moi, Pierre-William Glenn a aussitôt rebondi pour le proposer au prix Angenieux à Cannes en 2014. Il est donc revenu. Et c'est là que je lui ai proposé de tourner un documentaire.


Quelle a été sa réaction ?
Un miracle : il a tout de suite dit oui, et il m’a fait confiance. Je ne tarirai jamais d’éloges sur Vilmos pour m’avoir fait confiance. Il ne me connaissait pas, mais il a senti que je respectais profondément son travail, à l’instar de la rétrospective que j’avais organisée pour lui – 11 films, 5 jours, une master class… On s’est tout de suite bien entendus. Son soutien a été déterminant. Certaines personnes ont sciemment empêché que je fasse ce film. Mais à partir du moment où Vilmos a déclaré qu’il voulait que ce soit moi qui fasse ce film, plus rien ne pouvait m’arriver !


Comment s’est déroulé le tournage ?
Le tournage du film a été chaotique. On avait très peu de moyens, c’était une course-poursuite permanente. Je lui ai très vite dit que je souhaitais le filmer en Hongrie. Par un concours de circonstances, j’ai pu l’accompagner. Tout ce qui est filmé en Hongrie avec lui l’a été en 48 heures, au pas de course ! Mais qu’est-ce que je n’aurais pas fait pour Vilmos ! Il me donnait tout, sa patience, son accueil, son amabilité, son humour.


A-t-il été facile d’obtenir l’accord des acteurs ou des collaborateurs de Vilmos ?
Les gens qui sont dans le film l’ont fait parce qu’ils voulaient en être, pour Vilmos, par admiration pour son travail, par amitié. J’ai bénéficié de cette énergie positive. Vittorio Storaro, par exemple : "Vous venez pour Vilmos Zsigmond ? Ah oui, je vais en parler, bien sûr !".


Quels témoignages n’as-tu pu obtenir ?
J’avais demandé à Michael Cimino, Brian de Palma et Steven Spielberg de figurer dans le documentaire. J’ai reçu au pire des fins de non-recevoir. J’avais un espoir sérieux avec Spielberg. On m’avait qu’il était disposé le faire, et puis, ça ne s’est pas fait. Au montage, j’avais prévu que Spielberg intervienne en fin de film. On devait finir sur les deux films qu’ils ont faits ensemble, Sugarland Express et Rencontres du Troisième type.



Quels parti pris de montage entre scènes liées à son travail et celles liées au personnage ?
Je n’avais pas de parti pris. J’avais des idées, mais j’ai beaucoup improvisé. Faire parler ses collègues, rencontrer ses collaborateurs devant et derrière la caméra, insister sur son côté humain, telles étaient mes lignes directrices. Il était très important pour moi de sortir du cadre classique d’un documentaire face caméra. On a monté pendant 9 mois. Il y a eu 7 versions de montage. Mon premier montage faisait 1h40, pour une durée finale de 1h20.

Vilmos Zsigmond décède le 1er janvier 2016. A quelle phase en étiez-vous ?
On était en fin de montage. Rétrospectivement, je ne voulais pas voir qu’il était mortel. Pour moi, il allait vivre jusqu’à 100 ans, il allait tous nous enterrer ! Pour moi, il était très vivant : je le voyais tous les jours en salle de montage. J’ai donc appris sa mort de façon abstraite. Mais je n’ai pas eu à regretter de n’avoir pas filmé tel ou tel lieu, tel ou tel collègue.
J’ai montré le film à sa veuve, Susan. Elle m’a fait des compliments qui m’ont profondément touché. "En voyant ton film, je riais et je pleurais en même temps". J’ai donc atteint mon but : faire un film qui permette à ceux qui ne connaissaient pas Vilmos d’avoir le sentiment de l’avoir rencontré ; et que ceux qui connaissaient Vilmos puissent le retrouver tel qu’ils l’avaient connu.

Quels films de Vilmos recommanderais-tu pour découvrir son travail ?
Voyage au bout de l’enfer, car il emporte l’adhésion de la première à la dernière image, tout confondu, acteurs, mise en scène, scénario, photo, musique. Peut-être que beaucoup connaissent le travail de Vilmos, mais sans le savoir. Quand on dit Vilmos Zsigmond, souvent, c’est "Connais pas". Mais quand on commence à citer Délivrance ; Voyage au bout de l’enfer, Blow Out, John McCabe, Le Privé , ça devient "Mais oui, j’ai vu !".
Travis Bickle
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