Dossier

jeudi 13 mars 2014

Robert Mulligan : un cinéaste à réhabiliter en 9 films


Artistes : Immanquablement, évoquer Alan J. Pakula, comme nous l’avons fait le mois dernier, mène tout droit à un autre cinéaste, à la carrière plus discrète, plus indéfinissable : Robert Mulligan. Les deux hommes furent très proches, formant un duo unique dans l’histoire du cinéma, l’un comme réalisateur, l’autre comme producteur – 6 films en 6 ans.

Injustice de l'histoire, son plus gros succès critique et commercial – Un été 42 – a eu tendance à éclipser tout le reste de son œuvre, commencée à la fin des années 50. Ce New-Yorkais pur jus, né en 1925, et décédé en 2008, ex-journaliste, a été formé à la télévision – comme John Frankenheimer ou Sidney Lumet. Il y signe notamment une adaptation de David Copperfield et un biopic consacré à Gauguin. Pourtant, tout au long de son œuvre, il a marqué de son empreinte son attention pour le monde de l’enfance et son antagonisme avec celui des adultes ; ou bien pour le passé, souvent nostalgique ou valeur refuge ; enfin, son sens de l’espace en font un véritable peintre de l’Americana, qu’elle soit rurale ou urbaine.

Parfois jugé avec condescendance – "honnête cinéaste", "artisan du cinéma" – il n’a pas l’aura et la flamboyance d’un Sidney Pollack ou la verve d’un Sidney Lumet. Pour Bertrand Tavernier et Jean-Pierre Coursodon, Mulligan est "de tous les jeunes réalisateurs (américains des années 60) l’un des plus constants, des plus personnels, des plus fidèles à lui-même". Pourtant son œuvre recèle de très belles pépites. Passage en revue.
 

Du silence et des ombres (To Kill a Mocking Bird, 1962). Adaptation du grand classique de la littérature américaine Ne tirez pas sur l'oiseau moqueur, de Harper Lee, Du silence et des ombres reste méconnu de ce côté de l'Atlantique. Evocation de l'Amérique des années 30 à travers le regard de deux enfants, confrontation avec le monde des adultes, à travers le personnage du père (Gregory Peck), un avocat blanc acceptant de défendre un Noir injustement accusé de viol, tout le système Mulligan est en place. Première de ses 6 collaborations avec Alan J. Pakula, le film entretient des rapports évidents avec La Nuit du chasseur, et relève tout autant du film de procès, de l'évocation lyrique et nostalgique que du récit initiatique.

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Inside Daisy Clover (1965). Evocation baroque aux tonalités fitzgeraldiennes du Hollywood de l'Age d'Or, Inside Daisy Clover vaut surtout par le magnétisme de son casting – Robert Redford, Natalie Wood et Christopher Plummer. Fascinante évocation du miroir aux alouettes qu'est Hollywood, le film n'a pas la place qu'il mérite, aux côtés de Une Etoile est née ou Mulholland Drive.

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Escalier interdit (Up The Down Staircase, 1967) : un film rarissime sur les problèmes de l’enseignement secondaire dans un quartier de New York. Le cinéaste saisit le chaos qui règne dans une high school, décrit à travers les yeux d’une enseignante débutante – Sandy Dennis – qui se heurte aussi bien à ses collègues, à l’administration qu’à ses étudiants. Un constat sans appel, porté par une mise en scène d’une mobilité à l’image du chaos ambiant. Un modèle en son genre, qui a dû inspirer Tavernier lorsqu'il entreprit sur le même sujet Ca commence aujourd'hui.

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L’homme sauvage (The Stalking Moon, 1969), avec Gregory Peck et Eva Marie Saint, sorte de remake inversé du chef-d’œuvre de John Ford, La Prisonnière du Désert : la poursuite que mène un Indien, qu’on ne voit quasiment jamais à l’écran, traquant sa femme - blanche qu’il avait épousée – son fils et leur protecteur. Vu il y a fort longtemps, mais les longs et complexes mouvements de caméra, la beauté stupéfiante des décors, la force du sujet, l’attention portée aux silences, en font une œuvre capitale dans l’histoire du western, un jalon crucial qui annonce Little Big Man et les westerns des années 70. A réhabiliter d'urgence.
 
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Un été 42 (Summer of 42, 1971). Unique succès commercial de Mulligan, Un été 42 doit son succès aussi bien à son sujet qu’au traitement qu’en a effectué Robert Mulligan. Récit d’éveil à la sensualité d’un jeune adolescent, avec sa succession de scènes montrant maladresses et embarras ; initiation sexuelle par une femme, objet de fascination et quasi-inaccessible – la sublime Jennifer O’Neill ; évocation nostalgique d’un été balnéaire non loin de Cape Cod ; enfin, occasion pour Robert Mulligan de rendre hommage au cinéma qui l’a formé – Now Voyager, avec Bette Davis – et de faire preuve de sa délicatesse d’artiste, à l’instar de la scène d’amour, qui privilégie les sons naturels au détriment des dialogues et de la musique, pourtant superbe, de Michel Legrand.

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L’Autre (The Other, 1972). Véritable tour de force narratif – dont s’inspirera sûrement M. Night Shyamalan pour Sixième SensL’Autre est à la fois une réflexion sur les mystères de la gémellité, une évocation de la Grande Dépression située dans le Connecticut des années 30, une pastorale à la lisière du fantastique. Et dans laquelle la technique visuelle, éblouissante, parvient à maintenir jusqu’au bout la tension et l'ambiguïté de la narration. Un film OVNI, extrêmement élaboré, d’une réalisation irréprochable, injustement cantonné aux oubliettes.
 
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Les Chaînes de sang (Bloodbrothers, 1978). Conflit de génération dans une famille d’ouvriers d’origine italienne, Les Chaînes de sang permet à Robert Mulligan de renouer avec une veine sociale et urbaine. D’après un roman signé Richard Price -  futur scénariste de La Couleur de l’argent et de Mad Dog and Glory – le film assoit la popularité naissante de Richard Gere, aux côtés de Paul Sorvino (Les Affranchis), Tony Lo Bianco (The French Connection) et Lelia Goldoni, l’une des premières égéries de Cassavetes. Pas toujours à l’aise, Mulligan y dresse néanmoins un portrait nerveux et teigneux des nouvelles générations qui habitent sa veille d’origine et qu’il a excellemment filmée, New York.

Même heure l'année prochaine (Kiss Me Goodbye, 1982). Curieuse incursion de Robert Mulligan dans le... vaudeville ! Adaptation d'un classique de Bernard Slade, cette comédie vaut pour l'abattage du couple Ellen Burstyn-Alan Alda, et pour son pitch : deux amants se retrouvent le temps d'un week-end chaque année. Au-delà du travail de commande auquel Mulligan se prêt avec conviction, on y retrouve aussi bien son talent pour évoquer avec nostalgie le temps qui passe que pour peindre l'évolution des meours et des mentalités.

Un été en Louisiane (The Man In The Moon, 1991). Retour aux sources pour le dernier film du réalisateur : évocation des affres de l'adolescence, sur un mode rétrospectif et nostalgique, qui permet au cinéaste de dresser le tableau de l'Amérique rurale et pastorale des années 50. Hors mode, anachronique, le charme du film est inusable et éternel. A l'instar de sa jeune héroïne, Reese Whiterspoon, dont c'est le premier rôle (14 ans). Un adieu au cinéma qui reste poignant, produit par un autre cinéaste – sur lequel nous reviendrons prochainement, Mark Rydell.

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Bien qu’ayant bénéficié d’une rétrospective intégrale à la Cinémathèque en 2010, malgré son immense hit Un été 42 qui reste très peu visible, Robert Mulligan reste tapi dans l’ombre. L’un des cinéastes les plus sous-estimés de sa génération. Et dont le nom résonne comme un précieux talisman que l’on se repasse en secret...

Travis Bickle
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