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jeudi 27 mars 2014

John Frankenheimer : retour sur une filmo passionnante mais négligée


Artistes : Cinéaste ambitieux, souvent réduit à ses 2-3 masterpieces des années 60, John Frankenheimer (1930-2002) ne bénéficie pas de l'attention qu'il mérite. Issu, comme Arthur Penn ou Franklin Schaffner, de la télévision, il prend la succession de Sidney Lumet en 1954 à la tête de You are there, série hebdomadaire de documentaires sur des événements historiques. 

Si la première partie de sa carrière – en gros, les années 60 – s'inscrit pleinement dans le cadre du Hollywood des studios, il s'en démarque peu à peu, critiquant leurs méthodes, pour venir tourner en Europe. Au point de déclarer en 1969 : "Bergman, Losey, voilà les cinéastes qui comptent. Je voudrais faire partie de tout cela". S'il n'a peut-être pas complètement tenu son pari, sa filmographie (une petite trentaine de films) reste une des plus passionnantes des cinéastes d'avant le Nouvel Hollywood. Et marquée par une féconde collaboration avec Burt Lancaster (5 films ensemble). Moteur.

Le Prisonnier d'Alcatraz (Birdman of Alcatraz, 1962). 2h30 dans les couloirs de la prison d'Alcatraz, pour dresser le portrait de Robert Stroud, meurtrier condamné à perpétuité, qui devient expert en ornithologie. Atmosphère claustrophobe – une des marques de fabrique du réalisateur – compensée par une réalisation qui fait la part belle aux travelings dans les couloirs de la prison, un véritable film humaniste, porté par un Burt Lancaster dans un rôle à la fois austère, délicat et humain.



Un crime dans la tête (The Mandchurian Candidate, 1962). Une intrigue extravagante – en gros, la substitution d'un candidat à la présidence américaine par un réactionnaire, manipulé par sa femme à la solde des communistes ! - dans laquelle Frankenheimer s'épanouit à plein. Qu'on se souvienne des scènes de cauchemar d'un Frank Sinatra, les scènes de lavage de cerveau, ou son introduction, son sens visuel, son ambition s'y imposent avec éclat. Et compensent allègrement toutes les extravagances d'un scénario baroque et atypique. Remake en 2003 par Jonathan Demme.



Sept jours en mai (1964). Peut-être son film le plus célèbre, et le plus emblématique des politiques-fictions paranoïaques ayant pour cadre la guerre froide. Scénario signé Rod Serling, le créateur de The Twilight Zone, ceci expliquant peut-être cela.Toujours accompagné de Burt Lancaster – dans le rôle d'un général américain aux tendances fascistes, complotant contre le Président des Etats-Unis (Frederic March), John Frankenheimer réalise une fable claustrophobe et paranoïaque qui trouve d'étranges échos dans la situation politique américaine d'alors, John Kennedy soutenant fortement le projet. Une référence en la matière. Casting king size, Kirk Douglas et Ava Gardner se joignant à la distribution.



Le Train (The Train, 1964). Archi vu et revu, ce duel ferroviaire entre un résistant français et un colonel nazi à propos de l'appropriation par les Allemands de tableaux exposés au musée du Jeu de Paume à Paris en 1944 ressemble à une odyssée au goût de cendres. Outre la sûreté du casting, pourtant cosmopolite – Burt Lancaster, Paul Scofield, Jeanne Moreau, Suzanne Flon, Michel Simon – le film doit beaucoup à Frankenheimer : son sens du découpage et du cadrage, la vivacité de son montage fait qu'on suit cette intrigue avec beaucoup de passion et d'intérêt, bien que le tournage eut débuté sous la houlette d'Arthur Penn, débarqué pour mésentente avec Burt Lancaster. De loin, bien meilleur que le film qu'en donnera George Clooney en 2014, Monuments Men.



Opération diabolique (Seconds, 1966). Une œuvre rarissime, quasiment jamais rééditée – elle le sera en France à partir du 16 juillet 2014, excellente nouvelle. Générique signé Saul Bass, cette fable faustienne sur l'insatisfaction existentielle rejoint aussi bien The Swimmer que L'Arrangement, tournés à la même époque, l'ambiance paranoïaque en plus. Atmosphère angoissante magnifiée par la lumière de James Wong Howe. Culte et maudit depuis sa présentation désastreuse à Cannes en 1966. A redécouvrir dès cet été donc.



Grand Prix (1966). Distribution internationale (Yves Montand, James Garner, Eve Marie Saint) pour cette épopée ayant pour cadre une saison de Formule 1. C'est d'abord et avant tout une prouesse technique, des caméras spéciales étant pour la première fois placées à l'avant des automobiles, pour plus de réalisme et de spectacle. Dommage que les intrigues sentimentales soient d'un moindre intérêt – et surtout, très mal écrites. Un demi-ratage.


L'Homme de Kiev (The Fixer, 1968). Tiré du roman de Bernard Malamud, sur un scénario signé Dalton Trumbo, le film a pour cadre les pogroms de la Russie tsariste de 1911 et évoque le sort d'un jeune juif qui à l'extérieur du ghetto de Kiev, devient le bouc émissaire des autorités. Pamphlet, réquisitoire, un film rare, parfois un peu balourd dans sa démonstration, mais qui a pour mérite de traiter un sujet rarement abordé, et permet à Alan Bates de livrer une très forte composition.



Les Parachutistes arrivent ! (The Gypsy Moths, 1969). Titre vraiment inapproprié pour une bouleversante chronique sur la vie d'une bourgade du Kansas, bouleversée par l'arrivée d'une troupe itinérante de parachutistes. Confrontation entre l'exaltation de l'individualisme des uns, et le conservatisme bourgeois des autres, le film dépeint avec beaucoup de justesse ce qui les rassemble : un sentiment de désenchantement et de vide existentiel. Des moments de malaise y côtoient des moments de pure satire, quand ce n'est pas la délicate chronique d'une brève rencontre entre le chef de file des parachutistes et une épouse insatisfaite qui s'impose – d'autant que ce couple est très subtilement incarné par Burt Lancaster et Deborah Kerr. Une oeuvre à réhabiliter, car encore trop mal connue.



French Connection 2 (1975). Après une série d'échecs publics et critiques, John Frankenheimer offre à Gene Hackman un sequel du triomphal film de William Friedkin, réalisé 3 ans plus tôt. Mais il en déjoue tous les codes : en concentrant les courses-poursuites urbaines sur les 30 dernières minutes, le cinéaste s'attarde sur le contraste entre un personnage limite réactionnaire et infantile et la perte de repères qu'il subit à Marseille. D'où un film sombre et introspectif dans lequel on retrouve le malaise existentiel propre aux héros du cinéaste.




Déclin, réussites mineures et retour vers le futur

Jusqu'en 2002, la carrière du cinéaste est de moindre qualité. Problèmes personnels, alcoolisme, notamment. Certes, quelques fulgurances émaillent ça et là : la prise d'otages de Black Sunday (1977) ou les courses-poursuites automobiles dans Ronin (1998), ponctuées de quelques réussites mineures tels Paiement cash (1986), adaptation vigoureuse d'Elmer Leonard, avec Roy Scheider, ou Dead Bang, avec Don Johnson. 



Il se tourne vers la TV, et réalise juste avant sa mort un film qui jouit d'une excellente réputation, et inédit en France : Path of war, centré sur l'accession au pouvoir de Lyndon Johnson (campé par le shakespearien Michael Gambon) et son renoncement progressif aux priorités éducatives et sociales au bénéfice de l'intervention armée au Vietnam. A priori, une manière pour le réalisateur de renouer avec ses premières amours cinématographiques. A découvrir un jour ? Au même titre que deux films, quasiment invisibles en France : Le Pays de la violence (1970), avec Gregory Peck et Tuesday Weld, chronique désespérée de l'idylle d'un shérif d'âge mûr avec une adolescente ; et The Iceman Cometh (1973), la captation de 4 heures d'une pièce d'Eugene O'Neil située dans un bar, avec Lee Marvin, Robert Ryan, Frederic March et Jeff Bridges !

Travis Bickle
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