mardi 6 mai 2014

INTERVIEW – "On était attirés par la violence adolescente"


Artistes : Dans une résidence pavillonnaire déserte et sous une chaleur étouffante, le jeune Joshua raconte le suicide de son meilleur ami, Sylvain. Avec son frère, il parcourt les rues livides de leur résidence pavillonnaire, les maisons symétriques. Avant de rejoindre Sylvain, il doit trouver une nouvelle famille pour son frère. L’inquiétante étrangeté du village vide, l’eau brillante des piscines au soleil, l’amour et la mort, créent à Bouloc un monde irréel.

"Nous voudrions que tout dans ce film soit un adieu. Nous l’imaginons comme un déferlement d’images et de sons cimentés par le regard étrange d’un adolescent qui vient de perdre son meilleur copain. Un adolescent qui veut mourir et qui regarde son village pour la dernière fois. Pour l’emporter avec lui."

Sur Ulule, Jonathan Pinel et Caroline Poggi avaient présenté ainsi leur projet de court-métrage, Tant qu’il nous reste des fusils à pompe. Caroline a 24 ans. Avec son ami Jonathan Pinel, actuellement en section montage à l’école de cinéma, la Fémis, ils réalisent leur film en 2013. En 2014, ils gagnent l’Ours d’Or du court-métrage au Festival de Berlin 2014. Lors d’un entretien, Caroline Poggi nous parle du film, de leurs inspirations, et de leurs projets.


Cineblogywood : quel a été ton parcours jusque là ?

Caroline Poggi : je suis née en Corse, puis j’ai fais une licence de cinéma à l’Université Paris VII. Je suis ensuite revenue en Corse, où j’ai fais le DU Créatacc à l’Institut universitaire de technologie. C’est une formation qui recrute sur scénario, et qui donne à ses élèves la possibilité de réaliser leur film en un an. J’ai donc  réalisé mon premier film qui s’appelle Chiens et qui a ensuite été vendu à France 2.

Tu t’es donc vraiment formée sur le terrain.

Oui, et aussi en regardant énormément de films, je suis une boulimique de films ! Le DU a été l’occasion pour moi d’être dans une situation semi-professionnelle, tout en pouvant tenter des choses, mais avec une bouée de sauvetage. C’est pendant le montage de Chiens que j’ai commencé à écrire Tant qu’il nous reste des fusils à pompe avec Jonathan, que j’avais rencontré à Paris VII.

Comment avez-vous réussi à réaliser un projet aussi ambitieux ?

J’ai appris l’existence du GREC (une bourse de 18 500 euros pour aider la production d’un premier film) au DU Créatacc. Une fois le scénario achevé, on a donc tenté le GREC en envoyant le scénario, des images, une note d’intention et une note de production. On a aussi eu des financements complémentaires : sur Ulule (pour un objectif de 3000 euros), de la région Midi-Pyrénées, du CNC.

Comment avez-vous travaillé lors de l’écriture ?

On a beaucoup travaillé à partir d’images fortes. Au scénario, chaque scène avait une image pour donner le ton de la scène. Ca pouvait être deux tigres du Bengale sous l’eau, formant une sorte de Ying Yang,  comme une image de pizza à l’américaine, hyper sale. Des images très différentes !

Des inspirations très visuelles donc…

Oui, et très modernes aussi. On s’est beaucoup inspirés des Tumblr, des images sur internet. Et aussi des jeux vidéo, comme Call of Duty ou GTA. Cette inspiration a joué dans la forme mais aussi dans le fond. Les objets par exemple sont utilisés pour ce qu’ils sont, mais aussi pour ce qu’ils représentent dans cet imaginaire de jeux vidéo. Les fusils à pompe, c’est l’arme ultime dans les jeux vidéo, c’est celle que tu vas choisir parce que c’est la plus forte et la plus puissante ! La structure du film aussi est construite comme une mission. On a un point A, qui est le désir de Joshua de mourir, et un point B, comment il va y arriver. Et on va d’un bout à l’autre sans déviation. Chaque événement du film est un changement de niveau, une étape en plus qui permet d’accéder à une autre étape. Le film est une sorte de ligne métallique, avec des écrous que l’on ressert au fur et à mesure.

Aussi bien dans le film que dans vos inspirations, qui sont extrêmement modernes, on dirait une sorte de reconstitution d’un monde adolescent. Le fait que ce village soit vide avec seulement trois règles : l’amour, la violence et au-dessus la mort, qu’est-ce que ça dit de l’adolescence ?

Il n’y a pas de message dans le film. Souvent, les gens sont déçus quand on leur dit ça. Nous, on voulait traiter des états et des figures. On était attirés par la violence adolescente et comment les gens sont immortels à cet âge-là. On a connu des gens qui sont morts, et quand ça arrive à quelqu’un de ton âge, c’est ultra violent parce que ça ne peut pas t’arriver à toi : t’es immortel ! On voulait traiter ce rapport entre une espèce de pureté adolescente et quelque chose d’immortel, dans un monde où la mort et la violence sont partout. C’est un état qui a toujours existé, une sorte de tragédie que l’on essaie de mettre en scène. On essaie forcément de dépeindre une génération qui est la nôtre mais ce sont surtout des sensations intemporelles. Cela traite de grands sentiments : la mort, la violence et l’amour.

Le fantastique du film, la dimension irréelle, montre aussi un versant presque virtuel et fantasmagorique de l’adolescence ?

Oui, sur la page Ulule, on avait écrit : "C’est par cet état d’entre-deux, ce flottement particulier entre vie et mort que le sacré pourra naître". Dans le film, c’est la musique qui apporte quelque chose de sacré. On a cherché à élever l’image à un autre niveau, à rendre les actions symboliques, poétiques, grâce à la musique. Ce qui nous intéressait, c’est comment on part du réalisme pour atteindre presque le fantastique.

Ce qui explique le choix d’une résidence pavillonnaire pour décor…

Ce village vide, c’est un terrain de jeu où l’on joue plus. Ce qu’on voulait a travers le village, c’est qu’il y ait l’empreinte du souvenir et de la disparition.  Il n’y a pas de société, pas de parents. C’est un cimetière géant, où chaque maison ressemble à un tombeau.  On voulait travailler sur des choses très terre-à-terre et les élever dans un autre registre d’image et de sensation. On filme du crépi et du goudron, il n’y a rien de plus terre-à-terre que ça !

Une question plus pratique : comment s’est passé la coréalisation ?

On avait déjà un peu bossé ensemble, et on a les mêmes envies de cinéma, Jonathan et moi. Il n’y a donc pas eu de partage de tâches, on a tout fait ensemble. On avait des envies précises, c’était un pari, mais je pense qu’on a eu le film qu’on voulait. Vu que le tournage était très chargé tout était millimétré, on savait exactement quoi faire, à quel moment. Je pense que finalement, le fait d’être à deux nous a permis d’avoir la force de faire ce film. Cela nous a énormément aidé.

Quel futur pour ce film ?

On l’a présenté à Berlin, au festival de Brive, dans trois ou quatre festivals en Allemagne, dont Oberhausen, à Hambourg, et il part en juin en Norvège, au Grimstad festival, en juillet au Portugal, à Vila Do Conde, puis au Kosovo et en Ukraine.

Et vous avez des projets maintenant ?

Oui, on commence à écrire un long, ou un court, ou les deux, on ne sait pas encore ce que ce sera !  On a envie de faire vite, de tourner rapidement !

Anouk
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