Dossier

mardi 24 juin 2014

Cutter's Way : requiem for a dream

En salles : Lorsque j'ai appris que Carlotta ressortait en salles Cutter's Way, j'ai bondi. De joie. Car c'est un événement. Imaginez : un film d'Ivan Passer ! Le secret le mieux gardé du cinéma américain des années 70. Alors, pourquoi revoir ou découvrir ce joyau noir, au charme tenace ? Et dont l'évocation procure des frissons d'émotion et de nostalgie à ceux qui l'ont découvert à sa sortie ? Explications.

Ivan Passer. C'est tout d'abord le film le moins méconnu de son réalisateur c'est dire... Ivan Passer, c'est l'autre cinéaste tchèque qui a débarqué aux Etats-Unis en 1968. Avec Milos Forman. Mais au destin moins successful que son comparse et ami. Dont il cosigne les scénarios des Amours d'une blonde et de L'As de Pique. Avec son premier film Eclairage intime (1965), il imposait une vision subtile et poétique de la subversion en Tchécoslovaquie. Vision et univers qu'il exporte avec lui aux Etats-Unis, où il réalise une dizaine de films entre 1971 et 2005. Dont Né pour vaincre (1971), l'un des meilleurs et des plus sombres films sur la drogue, aux dires de ceux qui ont eu la chance de le voir ; La loi et la pagaille (1975), brûlot sur la police et l'auto-défense avec Ernst Borgnine. Et donc Cutter's way (1981), absurdement titré en français La blessure.

1981. Arrêtons-nous un moment sur la date de conception de ce qui s'apparente à un requiem pour un rêve. 1981, c'est le moment où l'Amérique bascule dans l'ère Reagan, celle de la dérégulation. Et de celui qui va décomplexer les Américains du traumatisme vietnamien et du scandale du Watergate. 1981, c'est également l'année où le désastre économique d'Heaven's Gate va mettre un terme à la toute puissance du réalisateur face aux producteurs. Cutter's Way se fait l'écho de ce double phénomène en traitant les séquelle du conflit vietnamien à une époque où on cherche à l'oublier et l'occulter - "Le monde a besoin de héros", s'exclame lucidement l'un des protagonistes. Et à un moment où il est de plus en plus difficile pour un cinéaste d'imposer sa vision face aux décideurs et businessman. Bref, Cutter's Way est un film qui arrive à rebours de l'Histoire. Ce qui explique à la fois sa disparition des radars de l'histoire du cinéma américain. Et son échec public.

Néo-polar. Cutter's Way a tout d'un polar, centré sur un trio de losers californiens qui trouvent l'occasion de se racheter une conduite, une conscience en enquêtant sur un crime sexuel dont l'un d'entre eux est  le témoin involontaire. Mais rien, aucun signe, aucun indice ne parviendra à sortir le spectateur et les personnages de l'indécision. Desperados revenus amputés physiquement et psychologiques de Vietnam, enquête-prétexte pour une radiographie existentielle de la Californie corrompue, primauté donnée aux relations entre les personnages : avec le recul, Cutter's Way se situe finalement à la croisée des chemins de trois néo-polars des années 70 : Le Privé, de Robert Altman ; La Fugue, d'Arthur Penn ; Les Guerriers de l'Enfer, de Karel Reisz. Auquel on peut rajouter un soupçon de paranoïa, qui rappelle A cause d'un assassinat, d'Alan J. Pakula, ou Conversation secrète, de Francis Ford Coppola.

Inclassable. A quoi avons-nous affaire : un polar ? Une impossible love story à trois ? Une chronique sociale ? Une réflexion politique ? Un peu tout cela à la fois. Ce qui en fait le prix et la beauté. A l'image de ce prologue, véritable manifeste esthétique du cinéaste : au ralenti, en noir et blanc, dans un magma sonore, en plan fixe nous apparaît de manière totalement floue  un défilé d'Independance day, composé de Mexicains, avec au 1er plan une mariée, qui peu peu se défloute pour émerger à notre vision en couleurs et à un rythme normal. Un pré-générique qui n'aurait pas déparé chez Pakula, absolument admirable par sa simplicité et sa complexité. Pour une oeuvre qui dresse le bilan désastreux d'une nation qui a laissé ses dernières illusions cramer au Vietnam pour faire place à la corruption, au meurtre et à l'impunité.
Jeff Bridges-Lisa Eichorn-John Heard. Un trio d'acteurs inoubliables, pour une galerie de personnages tragiques rongés par le remords, l'esbroufe et la tristesse. Nul besoin de rappeler ici le génie minimaliste d'un Jeff Bridges, ici dans le rôle de Bone, gigolo désoeuvré et qui survit aux crochets de son ami Cutter. Dans le rôle titre, en rescapé du Vietnam, estropié, borgne et impuissant, John Heard livre la composition d'une vie. Sorte de Don Quichotte californien, qui bataille contre la vérité et sa vérité, il est inoubliable. Enfin, il faut redécouvrir Lisa Eichorn, alors jeune star montante, vue notamment chez James Ivory, dans le rôle de Mo, celle qui se donne à fond, à la vie, à la mort, à l'amour, à l'alcool.
Travis Bickle

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