Dossier

vendredi 20 juin 2014

Arthur Penn : le démythificateur de l'Amérique


Artistes : Avec une oeuvre dense mais peu fournie – 12 films en 30 ans –, Arthur Penn (1922-2010) est l'un des cinéastes américains majeurs de sa génération, celle qui précéda le Nouvel Hollywood. Et l'une des carrières les plus riches. Issu, comme John Frankenheimer ou Sidney Lumet, de la télévision (200 dramatiques TV entre 1953 et 1958 !), il a également à son actif plusieurs dizaines de mises en scène à Broadway, après avoir été acteur de théâtre dans sa jeunesse et étudié la littérature aux Etats-Unis et en Italie. Ce qui en fait un des réalisateurs les plus complets de sa génération.

Frère du photographe Irving Penn, il passe allègrement d'un genre à l'autre, avec une attention particulière sur le jeu des comédiens. Cinéaste du chaos intérieur, peintre des âmes tourmentées par l'image qu'ils cherchent avant tout à produire dans des univers en proie à l'instabilité, Arthur Penn a construit une œuvre éminemment personnelle, tout en cherchant à s'inscrire dans son époque. Avec le recul, on s'aperçoit combien les utopies de la fin des années 60 n'ont jamais été aussi bien perçues que dans Little Big Man ou Alice's restaurant, et surtout Georgia, son grand œuvre, incompréhensiblement invisible actuellement. Car c'est en tant que démythificateur d'une Amérique construite sur des mensonges qu'Arthur Penn s'avère un cinéaste majeur. Retour sur sa filmographie.


Le Gaucher (The Left Handed Gun, 1958). Sur un scénario signé Gore Vidal, Arthur Penn livre sa version de Pat Garrett et Billy le Kid, en centrant son scénario sur ce dernier. Initialement écrit pour James Dean, et incarné par Paul Newman, dans un jeu très Actor's studio, le film peut paraître à certains daté. Jeu outrancier, allusions bibliques et oedipiennes, théâtralisation de l'action... Reste une approche du western totalement atypique, et une œuvre qui pose les fondements thématiques du cinéaste : la quête paternelle, la démythification des figures tutélaires, la construction de soi. Et qu'on le veuille ou non, la confirmation du talent de Paul Newman dans ce qui reste un de ses plus grands rôles.



Miracle en Alabama (The Miracle Worker, 1962). Après en avoir réalisé la version TV en 1957 et monté au théâtre avec succès la pièce de William Gibson, Arthur Penn l'adapte au cinéma – un cas unique dans l'histoire du cinéma ! On en connaît tous le pitch – l'affrontement d'une jeune jeune aveugle, sourde et muette et de son professeur, non-voyante également – moins la place qu'il occupe dans l'oeuvre de Penn : centrale. On peut parler d'oeuvre matricielle pour le cinéaste, car en découlent tous ses motifs visuels et thématiques, mais aussi tout sa science : du jeu, du plan-séquence, du montage. Et le jeu violent, tactile et physique auquel se prêtent les comédiennes. Au-delà de son côté un peu larmoyant, un film essentiel que viendront couronner deux Oscars pour ses interprètes principales, Anne Bancroft et Patty Duke.



Mickey One (1965). Longtemps invisible, le film vient de ressortir en DVD-BR chez WildSide. Une curiosité, davantage qu'une réussite. C'est en tout cas l'un des témoignages les plus flagrants de la fascination qu'exerce alors le cinéma européen sur les cinéastes américains, dont Arthur Penn. Thriller ludique et avant-gardiste, paranoïaque et kafkaïen, qui semble tourné en totale liberté de bout en bout, porté par un Warren Beatty en roue libre, il ressemble aux impros de Stan Getz, qui en signe la partition. Malgré son échec commercial, Mickey One donne l'occasion au cinéaste de prendre confiance en lui, sans avoir à s'appuyer sur un matériau pré-existant.



La Poursuite impitoyable (The Chase, 1966). Scénario de Lillian Hellman, production du magnat Sam Spiegel, Marlon Brando, Robert Redford, Jane Fonda, Robert Duvall – entre autres ! - au générique, La Poursuite impitoyable fait partie de ces grands films malades dont regorge l'histoire du cinéma. Hormis le climax final et le passage à tabac du shérif, le film pâtit d'un scénario trop théâtral, et d'un montage – fait à l'insu de son réalisateur – parfois peu lisible. Reste l'ambiance poisseuse du Mississipi. Et dans le cauchemar hallucinatoire final, une scène qui évoque directement l'assassinat du meurtrier de Kennedy, Lee Harvey Oswald. Expérience amère pour Arthur Penn qui reniera partiellement le montage final, suivie par son renvoi du tournage du Train, trois jours après son début, pour mésentente avec Burt Lancaster.



Bonnie and Clyde (1967). "Il représente pour moi la fin d'une crise personnelle. C'est le film qui m'a permis de retrouver la clarté du Gaucher et de Miracle en Alabama (…). J'ai eu la sensation de retrouver ma force intérieure et de renouer avec le cinéma". Faut-il en dire plus sur ce désormais classique, alors véritable bombe artistique ? Initialement proposée à François Truffaut ? Qui inaugure une nouvelle ère narrative à Hollywood, centrée sur la primauté du montage, une sensibilité ironique et distancée ? Hymne à l'amour fou, de deux jeunes à l'âme puérile, en butte à une société confrontée à la Grande Dépression, le film résonne fortement dans la période hippie et libertaire de la fin des années 60. Près de 50 ans après sa sortie, il continue de fasciner. Et que dire du couple Beatty-Dunaway ?



Alice's Restaurant (1969). Inspiré d'une chanson d'Arlo Guthrie, Alice's restaurant est le mal aimé de la filmographie d'Arthur Penn. Peut-être dû au tiraillement du cinéaste entre sa sympathie pour les communautés hippies qu'il dépeint ici, et sa lucidité qui le porte intellectuellement à condamner ces formes communautaires. Reste le témoignage à chaud d'une époque, par un cinéaste peut-être moins à l'aise pour filmer directement son époque que passer par le truchement d'une fiction située dans le passé.



Little Big Man (1970). Adapté du roman homonyme de Thomas Berger, Little Big Man appartient à la veine du western contestataire en vogue à cette époque – Soldat Blue, Jeremiah Johnson, par exemple. Oeuvre picaresque qui retrace la conquête de l'Ouest à partir des souvenirs d'un Blanc centenaire, balloté entre sa communauté d'origine et les Indiens, le film porte en fait sur les Etats-Unis de la fin des années 60. Outre la richesse de son récit, Little Big Man ne serait rien sans la composition de Dustin Hoffman : on n'est pas près d'oublier sa figurer de centenaire, tout craquelée, ou bien son visage de candide mi-joyeux, mi-apeuré, les yeux embués, lorsqu'il tente d'embobiner les Tuniques bleues après le massacre des Indiens. Si ce n'est un western, peut-être l'un des meilleurs films sur l'histoire américaine, la conquête de l'Ouest. Et un formidable témoignage sur l'Amérique contestataire des années 60. Et un magnifique récit d'initiations.



La Fugue (Night Moves, 1974). L'un des films les plus méconnus d'Arthur Penn. Dans une première approche, ce pourrait être un polar dans la lignée du Privé de Robert Altman : un privé est chargé de retrouver une jeune fugueuse, mêlée à un sombre réseau de trafiquants. En fait, l'intrigue est posée et résolue tout à la fin du film, l'essentiel étant occupé par la peinture du personnage : un détective mal dans sa peau, en proie à des difficultés conjugales et psychologiques. Interprété par un Gene Hackman époustouflant, cette Fugue est avant tout le portrait d'un détective-enfant déchu, incapable de clairvoyance sur lui-même et le monde qui l'entoure. Grand frère contemporain de Billy the Kid, c'est LE personnage de Penn par excellence. Oeuvre singulière, sombre et pessimiste, c'est peut-être celle-là qui révèle le mieux les influences européennes d'Arthur Penn – Eric Rohmer y est même directement cité au cours du film ! Le final, virtuose et énigmatique, y est pour beaucoup.


Missouri Breaks (1976).
Duel au sommet Nicholson-Brando, sur un scénario signé Thomas McGuane, Missouri Breaks a pour cadre les paysages du Montana. Western crépusculaire à la Peckinpah pour les uns, c'est surtout un jalon de plus dans l'entreprise de démythification entreprise par Arthur Penn : là où un John Ford a entrepris d'édifier l'Amérique sur un un récit idéaliste et démocratique, le cinéaste en montre le revers, à l'instar d'un Cimino. Et se focalise sur ceux qui en ont trahi les principes, en faisant valoir leurs intérêts crapuleux et égoïstes. Inutile de préciser que ce film fut un four, qui mit un terme à la collaboration d'Arthur Penn avec les studios.



Georgia (Four Friends, 1981). Trois gars, une fille. Sur un scénario de Steve Tesich, Georgia est une fresque sur l'Amérique de l'après-guerre jusqu'au début des années 70. Amitiés, confit idéologiques, amours contrariées, temps qui passe... Ce ne serait que ça, Four Friends – absurdement rebaptisé Georgia - serait une œuvre imposante. Mais bien mieux : il s'agit de l'oeuvre la plus personnelle d'Arthur Penn, dans laquelle il retisse ses motifs, pour une dernière fois : la quête du père, la place dans la société, le passage à l'âge adulte, le poids des renoncements, l'irruption de la violence. A ce titre, le film contient une scène de noces parmi les plus sanglantes et glaçantes qui soient. Et même si ce n'est pas son dernier film, Georgia apparaît comme un film-somme dans l'oeuvre d'Arthur Penn, celle dans laquelle il se dévoile le plus, et y révèle son amour pour l'Amérique – un amour passionné, mais lucide. Son chef-d'oeuvre ?



Déclin, réussites mineures et retour vers le futur

Et après ? On peut parler de véritable déclin artistique au cinéma. Deux films seulement – un film d'espionnage impersonnel avec Gene Hackman et Matt Dillon (Target), et un thriller hitchcockien (Froid comme la mort). Ce qui ne l'empêche pas de rencontrer quelques beaux succès à Broadway précèdant son décès en 2010 à l'âge de 88 ans.

Travis Bickle
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