Dossier

jeudi 4 décembre 2014

François Busnel : "Tolkien a créé une oeuvre qui le dépasse totalement" (2/2)


A la TV : C'est ce jeudi à 20h40 que France 5 diffuse J.R.R. Tolkien Le Seigneur des écrivains. Ne manquez pas ce documentaire passionnant (lire notre article : J.R.R. Tolkien : la saga d'un écrivain) signé Adrien Soland et François Busnel. Contacté par Cineblogywood, le présentateur de La Grande Librairie a accepté d'évoquer sa fascination pour Tolkien et son oeuvre. Où il est question de Proust, de Donjons & Dragons et de nuits arrosées.  




Cineblogywood : Quand et comment es-tu devenu fan de Tolkien ?

François Busnel : J’ai lu Le Seigneur des Anneaux en classe de 6e. Ce fut un choc immense. Je l’ai relu deux ans plus tard et j’y ai découvert encore autre chose. Puis une troisième fois, l’été 1985, entre la Première et la Terminale, et ce fut une redécouverte complète : Le Seigneur des Anneaux est un labyrinthe et chaque lecture, à différents âges de la vie, apporte son lot d’émotions nouvelles, de réflexions nouvelles, de visions différentes. Mon rêve serait de pouvoir, aujourd’hui, passer quelques mois à lire dans l’ordre tous les livres de Tolkien, des Contes et récits de la Terre du Milieu au Seigneur des Anneaux en passant par Le Silmarilion, Les Enfants de Hurin, La route perdue, Les lais du Bélériand et, évidemment Bilbo le Hobbit

Fan, oui, c’est le mot. Mes premières lectures furent accompagnées de virées plus ou moins régulières à La Boîte à films, un cinéma parisien qui diffusait tous les mercredis le film réalisé par Ralph Bakshi (un monument de kitch et de mauvais goût mais qui ravissait le fan que j’étais). Ca a duré des années ! Je me souviens que nous y allions avec un mes camarades de classe, Thomas Lefort, fan comme moi du SdA, et mon cousin Grégoire Mirou, qui m’avait mis le livre entre les mains à l’âge où les profs de français tentaient de nous faire lire Maupassant, Flaubert ou Michel Tournier... C’était aussi l’époque des War Games, ces jeux de rôles inspirés de l’univers de Tolkien : après avoir passé des nuits et des nuits à jouer à Donjons & Dragons, nous avions fini par inventer notre propre war game à partir d’une lecture commune du Seigneur des Anneaux : nous avions créé des cartes pour chaque personnage et inventions des suites ou des prequels ! Depuis, je n’ai jamais cessé de relire tout ou partie du Seigneur des Anneaux : je tiens ce livre pour un de ces ouvrages que l’on peut relire sans cesse sans jamais s’ennuyer, en y découvrant encore mille merveilles (dans un autre genre, je ne vois guère que La Recherche de Proust ou Les Mémoires d’Outre-tombe de Chateaubriand qui soient aussi riches).


Qu'est-ce qui t'a poussé à réaliser ce documentaire ?

Je fonctionne au désir. Depuis toujours, le cas de Tolkien me fascine. Car on touche avec lui le modèle absolu de la création littéraire : un homme dont la vie est à première vue très banale (prof à Oxford toute sa vie) crée une œuvre qui le dépasse totalement et atteint un niveau inouï d’universalité. Comment cela est-il possible ? Cette question me passionne. C’est celle du mystère de la création artistique. Depuis une quinzaine d’années, je travaille sur ce sujet : le journalisme littéraire n’est pas autre chose que la tentative d’approcher ce mystère. 

J’ai commencé à écrire et réaliser des documentaires en 2001. Déjà, à cette époque, j’avais le projet d’un doc autour de Tolkien et du Seigneur des anneaux. Finalement, je me suis lancé dans d’autres aventures. Mais toujours revenait l’envie, à un moment où à un autre, entre deux documentaires ou entre deux émissions, de travailler sur Tolkien. L’an dernier, j’ai lancé un numéro hors série du magazine Lire, que je dirige, sur Tolkien : le numéro a très bien marché mais, surtout, en l’écrivant, j’ai trouvé l’angle qui me manquait : peut-on découvrir dans la vie de Tolkien les moments décisifs qui font naître les grands thèmes du Seigneur des Anneaux ? La réponse est : oui. Je ne crois pas qu’une biographie explique une œuvre, bien sûr. Mais elle permet de mieux connaître celui qui l’a écrite. Ce qui est déjà beaucoup. Or, j’ai un problème de fan : quand j’aime quelqu’un, je veux tout savoir de lui (ou d’elle)... 

France 5 est une chaine sur laquelle il est très agréable de travailler : ils me font une totale confiance et j’ai une grande complicité avec eux, aussi quand le patron de la chaine, Pierre Block de Friberg, et le directeur des programmes, Thierry Chiabrero, m’ont proposé de continuer à imaginer quelques surprises dans le cadre de l’émission que j’anime, La Grande Librairie, je leur ai proposé de réaliser ce documentaire avec mon ami et complice Adrien Soland (qui est le réalisateur de mes Carnets de route aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne) : ils ont aussitôt dit oui et m’ont beaucoup encouragé et soutenu dans ce projet. J’ai écrit le film au printemps dernier, nous l’avons tourné en juillet puis monté cet été et cet automne. Et le voilà...


Au cours de ton enquête, as-tu découvert des éléments qui ont éclairé sous un nouveau jour la personnalité ou l'oeuvre de Tolkien ?

En plongeant dans la vie de Tolkien, on s’aperçoit qu’il fut orphelin très tôt (4 ans), qu’il a vécu dans une très grande pauvreté, dans l’adoration d’une mère qui meurt lorsqu’il a dix ou douze ans, qu’il est arraché à une campagne qu’il adorait (et dont il fera le modèle de la Comté) pour aller vivre dans la banlieue de Birmingham (pas vraiment le paroxysme de la riante cité anglaise...), qu’il part faire la Première guerre mondiale sur le front de la Somme où il voit mourir ses trois meilleurs amis, qu’il est évacué après plusieurs mois de tranchées et cloué sur un lit d’hôpital où il commence à écrire des contes et des récits plein de guerres et de morts (La chute de Gondolin), qu’il rencontre C. S. Lewis (qui écrira Le Monde de Narnia) dont il deviendra l’un des meilleurs amis avant de se brouiller avec lui... 

J’ai travaillé en croisant la correspondance de Tolkien avec la biographie que lui a consacré Carpenter dans les années 1980, mais aussi ce qu’en ont dit ses contemporains et les travaux menés récemment par de grands spécialistes qui sont présents dans le film : Vincent Ferré, Léo Carruthers, John Garth, Isabelle Pantin... Chacun propose une vision différente de l’œuvre et il est passionnant de les faire dialoguer. Enfin, je voulais recueillir le sentiment de celui qui aujourd’hui est le seul véritable héritier de Tolkien : George R. R. Martin, l’auteur de la saga Game of Thrones.

Selon toi, quelle place occupe Tolkien dans la littérature contemporaine ?

Immense ! Mais pas assez affirmée. Tolkien n’est toujours pas considéré à sa juste mesure. Pour moi, c’est l’un des plus grands écrivains du XXe siècle. Il devrait être enseigné du collège à la fac en passant par le lycée. Il faut revenir à son œuvre littéraire. On se rend alors compte qu’il a non seulement créé une mythologie de toute pièce mais, en plus, inventé des langues (le quenya, entre autre, dont il a consigné la grammaire, les accords et les temps). Le Seigneur des anneaux est un chef d’œuvre de la littérature mondiale. Que ce soit à la radio, à la télévision ou dans les journaux, j’essaie de faire connaître les œuvres et les écrivains méconnus ou de rendre aux écrivains la place qui leur revient.

Le Hobbit La bataille des cinq armées sort en salles dans quelques jours. Que penses-tu des adaptations signées Peter Jackson ?

On ne peut répondre à cette question qu’à la condition de poser tout d’abord la distinction entre un livre et un film. Je veux dire par là qu’un film n’a pas les mêmes possibilités qu’un livre, quand bien même durerait-il trois fois trois heures comme c’est le cas de la trilogie de Jackson : un film est soumis à un impératif de durée et à un impératif commercial (il doit séduire). Ce n’est pas le cas d’un roman. Je montre, dans mon documentaire, que Tolkien a du batailler des années avec ses éditeurs, après avoir fini d’écrire Le Seigneur des anneaux, pour que ces derniers le publie en intégralité et sans faire de coupes : il se souciait peu de gagner de l’argent ou d’avoir du succès. Un film, c’est très différent. Surtout à Hollywood : nous vivons à l’ère du cinéma industriel : c’est le distributeur et le producteur qui ont le final cut, pas le réalisateur et leurs vues sont souvent différentes. 

Cela dit, je trouve plutôt très bonne la trilogie de Peter Jackson. Acteurs excellents, fidélité remarquable aux dialogues du livre, décors époustouflants (Allan Lee était déjà le dessinateur choisi par Tolkien pour illustrer ses livres)... Que le film oublie certaines scènes et s’autorise certains écarts avec le livre est normal : encore une fois, un film ne peut restituer l’ambiguïté d’un roman aussi puissant et aussi fin. Du coup, Jackson en a beaucoup rajouté sur la figure du Mal, qui est plutôt moins présente dans le roman, plus ambivalente : Sauron, par exemple, n’est pas celui que nous donne à voir Jackson, et Saruman non plus. Ce qui me manque le plus, dans le film, c’est la complexité du personnage d’Aragorn (pourtant magistralement campé par Viggo Mortensen, cet immense acteur) : en réalité, Aragorn est un personnage métaphysique dont les failles sont fascinantes et qui est rongé par la peur de ne pas être à la hauteur... 

Mais il y a dans ce film des scènes d’anthologie qui en font l’une des réussites majeures du cinéma de genre. Il ne faut jamais bouder son plaisir : il suffit de se dire que la trilogie de Jackson n’est qu’une adaptation, rien de plus, et qu’il nous suffit de retourner au livre si nous le voulons. Le grand mérite d’une adaptation est de donner envie de lire. Pari réussi. Pour ma part, je suis cinéphile : la trilogie de Jackson fait partie de ces films que je revoie régulièrement lors de séances entre amis, chez moi, sur grand écran, au cours d’une « Nuit Seigneur des Anneaux » qui débute vers 20h et se termine à l’aube : nous entrecoupons les DVD de bon vin et de victuailles et récitons les tirades cultes lorsqu’elles arrivent, comme des gosses... Je fais la même chose avec Le Parrain de Coppola (soirée pâtes & falanghina et diffusion des versions longues de l’Intégrale tout au long de la nuit) et Mon oncle Benjamin (chef d’œuvre de joie et de liberté qui n’a rien à voir, à part la qualité du vin...). Viens quand tu veux !

Anderton


J.R.R Tolkien, Le Seigneur des Ecrivains... par la-grande-librairie
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