mardi 22 octobre 2013

Gravity : quatre renaissances


En salles : Alors donc, le voilà….Après un an de tournage dû à une technologie inventée pour les besoins du film, autant de post-production, des castings à n’en plus finir (étaient annoncés Nathalie Portman, Angelina Jolie, Robert Downey Jr…), une sortie longtemps reculée, voici donc mis sur orbite le nouvel opus du Mexicain Alfonso Cuaron : Gravity


Du cinéaste mexicain, on avait retenu au moins trois films : Y tu mama tambien (2000), un road movie made in Mexique à la fois picaresque et poignant ; Les Fils de l'Homme (2008), LE film de politique-fiction le plus fort de ces 10 dernières années. Et pour ceux qui l'ont vu, le troisième volet de la sage Harry Potter considéré par les exégètes comme le meilleur de la série. Auxquels on peut ajouter une version modernisée du classique de Dickens, De Grandes espérances (1998), qui aurait pu fournir le sous-titre de ce dernier opus, un coup d'éclat, une sorte de miracle cinématographique dont l'accouchement fut long, difficile, et parfois douloureux. Mais à quel prix ! Pour filer la métaphore, avec Gravity, Cuaron procède à une quadruple renaissance :

Survival in space

Renaissance d’un genre – le survival, réduit ici à sa ligne la plus claire : un homme et une femme perdus dans l’immensité du cosmos. Rien de plus simple, rien de plus bête. Et rien de plus efficace, de plus inédit, de plus inouï. Récit fluide, quasiment sans coupes ni ellipses ni plans – à l’encontre de l’industrie du blockbuster qui, dans le pire des cas, malaxe, accélère, écrabouille. Là, l’apesanteur inquiétante, sourde et anxiogène qui menace ce couple nous saisit par son effrayante atmosphère amniotique  dès les premières minutes. Sans rien lâcher. Un peu comme si Open water, le survival aquatique australien, se déroulait dans l'espace. 

Sacré tour de force que de tenir la distance avec aussi peu de personnages, confinés dans un espace quasi-unique. Et que réussit avec brio Alfonso Cuaron et son co-scénariste, son propre fils, Jonas ! Car derrière l'apparente clarté de l'intrigue, il brasse une multitude de sujets, qui ne viennent jamais entraver cette ligne claire définie dès le début.

Remise à plat des codes du blockbuster

Car avec Gravity, on assiste rien de moins qu'à la renaissance et la remise à plat des codes du cinéma hollywoodien. Quoi, un film de ce calibre qui commence par un plan-séquence de 15 minutes ? Même Tarkovski n’a pu se permettre une telle audace. Intelligence du réalisateur ? Intelligence du spectateur ? En tout cas, jamais on ne s’y ennuie, jamais le cinéaste n’exhibe ses prouesses. Non : le plan séquence, c’est tout naturellement le mode cinégénique par excellence pour inscrire un tel récit dans l’espace. Espace dans lequel se perdent tous les repères, physiques, temporels, sensoriels. 

Et c’est là que réside la puissance de la réalisation de Cuaron. Magnétique, opératique, cinétique : sa caméra toujours en mouvement enveloppe les personnages, les rares et étonnants objets que l'on rencontre dans l'espace – au point de devenir un personnage à part entière, invisible et caressant, qui passe allègrement d'un point de vue à un autre, du gros plan au plan large, du micro au macroscopique. Une leçon de mise en scène qui devrait propulser direct Alfonso Cuaron dans la course des futurs oscarisés.

Retour aux origines

Renaissance du spectateur. Avec Gravity, c'est une expérience cinématographique et sensorielle inédite qui s'offre à nous. Même si le film n’évite pas toujours les effets Space Mountains des attractions foraines (mais toujours au service de l'intrigue minimaliste) – d’ailleurs, le cinéma n’était-il pas une attraction foraine à ses débuts ? Méliès, un forain ? – le film possède ce quelque chose d’unique propre aux grands films : le retour aux origines. A ce titre, la 3D de Gravity – la plus belle depuis Avatar et Hugo Cabret, autres récits d’origines ? – contribue à la beauté plastique et sensorielle du film, restituant la matérialité liquide et matricielle du cosmos. 

Et c’est ici qu’il faut mille fois saluer le travail d’Emmanuel Lubezki à la lumière – cinquième collaboration avec Cuaron, et devenu depuis le chef op attitré de Terrence Malick - pour restituer avec le plus de réalisme possible le cosmos. Depuis L'Etoffe des héros, jamais il n'avait été filmé avec autant de réalisme, de grâce et de poésie. Pour une plongée immersive radicale et totalement inédite.

Sandra Bullock, en orbite pour un nouvel Oscar ?


Renaissance d’une actrice. Même si l'action est centrée sur un couple d'astronautes – George Clooney, dans le rôle d'un pré-retraité de la NASA joue à fond la carte de la séduction – c'est le personnage de Sandra Bullock qui focalise toute l'attention. Notamment son état émotionnel entre pression et dépression, entre instinct de mort et instinct de survie, entre rêve et réalité, entre disparition et renaissance. Cet état de fébrilité et de fragilité permanentes, je ne sais où Sandra Bullock est allée le chercher. Depuis Sigourney Weaver dans Alien, jamais personnage féminin n’avait provoqué autant d’émotions dans un film hollywoodien. Sa filmographie retomberait-elle dans l’insignifiance de ses derniers films que l'actrice peut désormais dormir tranquille. Grâce à Gravity, son interprétation devrait durablement marquer sa carrière.

Travis Bickle
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