mardi 29 octobre 2013

Snowpiercer : l'ultime blockbuster d'auteur


En salles : "Les films avancent comme des trains dans la nuit", faisait dire Truffaut à l'un de ses personnages de La Nuit américaine... ou dans la neige, pourrait ajouter le Coréen Bong Joon-ho, dont on avait pu apprécier Memories of murder et The Host. Et le train, on connaît la fascination du cinéaste pour cet objet : souvenons-nous de Memories of murder, son néo-polar à la Zodiac, dans lequel un tunnel ferroviaire tenait une importance cruciale. 

Là, il nous immerge plus de 2 heures durant en 2031 dans un train lancé à toute allure à travers les paysages enneigés d'une Terre victime d'une catastrophe climatique. Pour une ode à la résistance. Un blockbuster d'auteur humaniste. Une quête spirituelle et politique. Un projet fou lancé à toute allure et totalement maîtrisé par son pilote. Bref, du cinéma ambitieux, porté par une discours universel, et la vision d'un réalisateur en pleine possession de ses moyens. 


Un projet d'une ambition démesurée

Snowpiercer, c'est d'abord une histoire originale tirée d'une BD française, de Benjamin Legrand, Jean-Marc Rochette et Jacques Lob (décédé en 1990). C'est désormais une production coréenne, managée par l'un des trois surdoués du cinéma coréen, Park Chan-wook, réalisée par l'un des trois mousquetaires de la nouvelle vague de cinéastes apparus dans les 1990, Bong Joon-ho, dont ce n'est que le cinquième film. Ce sont des acteurs majoritairement anglo-saxons – Chris Evans, Jamie Bell, Tilda Swinton, John Hurt, Ed Harris – même si on y retrouve ses deux fidèles acteurs Song Kang-ho vu dans Memories et la toute jeune Ko Ah-sung, tous les deux rescapés de The Host. Un tournage à Prague dans le studios Barrandov ; une post-production entre pays de l'Est et la Corée du Sud. 

Bref, une coproduction à l'image de son sujet, internationale, mixe, multi-culturelle, multi-référentielle. Et universelle. Résultat : 9 millions de spectateurs coréens ont accouru, soit le deuxième plus gros succès au BO du pays, derrière... The Host.

De la SF qui déjoue constamment le spectateur

A travers le prime du récit de SF, bien évidemment Bong nous parle d'aujourd'hui. Et plus précisément de la lutte des classes, les renégats, taillables et corvéables à merci, parqués dans les wagons de queue, tandis que les parias, en tête de train, bénéficient d'avantages matériels : night clubs, écoles, jardins. Et à l'occasion d'une rébellion, un homme va remonter le train, tel un Spartacus de science fiction, pour venir s'attaquer au coeur du système. Sauf que... Et c'est là toute la saveur du film : déjouer constamment le spectateur. 

Là où s'imposerait une parabole politique classique à base d'affrontement riches-pauvres, c'est à la fois une ode à la résistance et une odyssée déceptive sur la conquête du pouvoir auxquelles on assiste. Là où les dialogues nous mènent sur une ligne casse-gueule du traité métaphysique sur la condition humaine, la réalisation nous ramène vers des décors toujours étonnants et inventifs, des scènes d'action incroyables – notamment un combat nocturne qui rappellera par sa violence, sa chorégraphie et son design bien des affrontements entre forces de l'ordre et manifestants – ou des personnages à la limite du grotesque et de la caricature. Soit  la patte d'un cinéaste en pleine possession de ses moyens.

Humanité à la Goya

Il faudrait bien sûr évoquer la double quête paternelle à la quelle se livre le héros, le travail sur la lumière qui nous fait passer des ténèbres des wagons de queue à l'éblouissement lié à l'apparition des 1ères étendues enneigées, de la multiplication des gros plans sur des visages plus vrais que nature, à l'expressivité quasi dignes de Goya pour certains d'entre eux, à la rythmique parfaite d'une réalisation qui alterne la solennité quasi kubrickienne de scènes dialoguées, le découpage ultra-millimétré des scènes de combat, et l'inventivité des décors et des ambiances. Bref, une variété qui forme le contre-point à la monotonie potentielle de l'intrigue. Et à l'apaisement de la peinture portraitiste d'une humanité en voie d'extinction. Un film-monde, constamment surprenant, et parfaitement maîtrisé. Qui en est capable aujourd'hui ?

En arrière-plan, la SF des années 70

Blockbuster d'auteur, donc, complètement réapproprié par son réalisateur – nul besoin d'avoir lu la BD pour en apprécier toute la moëlle – Snowpiercer s'impose comme l'ultime hommage aux films de SF des années 70. Par sa dimension démesurée, par son arrière-plan écologique, par sa portée politique, par sa dimension déceptive, par sa narration symbolique. Cette SF portée alors par un Charlton Heston ou un Bruce Dern. Brille intensément également en arrière-plan de Snowpiercer le joyau SF méconnu de Robert Altman, Quintet, où une humanité déjà dévastée par un cataclysme climatique se débattait et tentait de survivre dans les neiges de Toronto.

Travis Bickle


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