Dossier

mardi 8 octobre 2013

Patrice Chéreau : rendez-vous manqué avec le cinéma ?


Artistes : Le chemin de Patrice Chéreau, artiste majeur des 50 dernières années, a fatalement croisé celui du cinéma. Non sans peine, non sans rudesse, non sans hargne. Et ce, sans avoir jamais été complètement accepté par la famille du 7e art. Malgré ses Césars, malgré son Ours d'Or, malgré ses sélections à Cannes, malgré sa présidence de jury en 2003, qui avec Elephant couronne le type de cinéma derrière lequel il a peut-être toujours couru, sans l'embrasser complètement : un cinéma populaire et exigeant, expérimental et classique, intimiste et sociétal. Traversé de fulgurances fiévreuses, et de pauses lyriques, caméra à l'épaule, au plus près du visage de acteurs.


La Chair de l'orchidée (1974) : casting XXXL pour son premier film – Simone Signoret, Charlotte Rampling, Alida Valli, Bruno Cremer, Edwige Feuillère, François Simon – pour cette adaptation très brechtienne d'un polar de James Hadley Chase. Il faut le reconnaître : très daté, assez irregardable.


Judith Therpauve (1978) : autour de la figure de Simone Signoret, un manifeste pour l'indépendance de la presse issue de la Résistance. Grand film héroïque, malheureusemement oublié, pourtant passionnant. Avec Philippe Léotard et le fou suisse François Simon.


L'Homme blessé (1983) : production de Claude Berri, scénario d'Hervé Guibert, interprétation incandescente de Jean-Hugues Anglade et Vittorio Mezzogiorno. Rétrospectivement, c'est le premier film des années Sida, l'un des tout premiers à aborder de front l'homosexualité masculine. Reste un film très daté dans la vision théâtreuse qu'a Chéreau du cinéma.


La Reine Margot (1994) : l'un des films les plus chers du cinéma français, les guerres de religions décrites par Dumas revues sous le prisme du conflit en ex-Yougoslavie et la fièvre du cinéaste. En filmant les arcanes incestueuses du pouvoir de la Renaissance à la manière d'un Coppola fimant la gangrène de la Mafia, Chéreau livre avec cette fresque son meilleur film. Césars pour Adjani et Anglade, toujours rien pour Chéreau.


Ceux qui m'aiment prendront le train (1997) : en filmant les retrouvailles d'un petit groupe lors obsèques d'un peintre charismatique, Chéreau prend comme modèle la peinture. Celle de Bacon. Caméra à l'épaule, il ne lâche rien de ses personnages qu'il suit à la trace, de Paris à Limoges, de la gare d'Austerlitz jusqu'au plus grand cimetière de France. Film de troupe duquel surnagent les figures de Jean-Louis Trintignant, frère jumeau du défunt, et Vincent Perez, dans son plus beau rôle, celui d'un transsexuel sur lequel se focalisent tous les regards. Enfin le César du meilleur réalisateur pour Chéreau !


Intimité (2001) : sur un scénario de l'écrivain britannique Hanif Kureishi, Chéreau traque la passion sexuelle, dans ce huis clos physique et charnel en langue anglaise qui voit s'affronter un homme et une femme. Vision crue et désespérée du couple en général, qui n'est pas sans rappeler certains Bergman. Coup de poing récompensé d'un Ours d'Or.


Gabrielle (2005) : d'après Conrad, une lutte à mort entre un homme et une femme, ou plutôt la désagrégation définitive d'un amour qui n'a jamais eu lieu, sous les froufrous de la Belle Epoque. Le feu sous la glace, animé par un couple évident, Isabelle Huppert et Pascal Greggory, son acteur fétiche. Son compagnon. Sa source d'inspiration.


Dix films, donc, marqués du sceau du théâtre – impossible de ne pas citer l'influence de Bernard-Marie Koltès, au moins via L'Homme blessé et Son frère (2006), mais perdure un sentiment de rendez-vous manqué de Chéreau avec le cinéma. La faute peut-être à une théâtralité trop marquée, qui ramenait ses films vers une artificialité assumée, mais au détriment de l'émotion et du cinéma.


Reste une satisfaction et un regret. La satisfaction de l'avoir vu pleinement rempli ses fonctions de président du Jury à Cannes en 2003, en proposant un palmarès radical, couronnant seulement trois films, dont Elephant qui reçoit la Palme, et Uzak, qui marque les premiers pas internationaux du cinéaste turc Nure Bilge Ceylan. Un regret, celui de ne pouvoir visionner son projet longtemps caressé de reconstituer les derniers jours de Napoléon à Sainte-Hélène, sous les traits d'Al Pacino. Autre activité, méconnue : celle de doubleur – il a ainsi assuré le doublage du Casanova de Fellini et avait été initialement choisi par Jan Harlan pour diriger celui de Eyes Wide Shut, finalement échue, faute de temps, à sa complice Pascale Ferran (merci à Laurent Vachaud pour ces deux dernières informations).


Enfin, Patrice Chéreau, c'était aussi une voix : chuintante, faite de circonvolutions, toujours à l'affût, à la recherche du mot juste, comme une caresse adressée à l'intelligence. Et cela, en tant qu'acteur, il l'a admirablement magnifiée en incarnant Camille Desmoulins dans Danton de Wajda, où l'épuisement de la Révolution française accompagne l'épuisement du personnage. Un très grand rôle, auquel on peut ajouter le Bonaparte de Youssef Chahine (Adieu Bonaparte), le général Montcalm dans Le Dernier des Mohicans, de Michael Mann, un cinéaste aux antipodes de son univers.


Travis Bickle
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