vendredi 27 mai 2016

Jean-Pierre Lavoignat : "Aux Fauvettes, nous panachons films anciens et films nouveaux"

Buzz : Depuis le mois de novembre dernier, un nouveau temple de la cinéphilie a ouvert à Paris : Les Fauvettes, avenue des Gobelins, dans le XIIIe arrondissement. Dans un quartier il est vrai peu fréquenté par les cinéphiles, Les Fauvettes offrent un splendide écrin aux rééditions que le cinéma programme. Sous la houlette de Jean-Pierre Lavoignat , de très nombreux hommages et rétrospectives s’ajoutent aux Nuits Première, au Ciné Quizz de Philippe Rouyer et aux prochaines séances du Club TCM Cinéma. Entretien avec son tout nouveau et enflammé programmateur, Jean-Pierre Lavoignat, ex-Première, ex-Studio Magazine.



Comment avez-vous été appelé à ces nouvelles fonctions ?
Jean-Pierre Lavoignat : J’ai été appelé par Jérôme Seydoux à la fin de l’année dernière, qui m’a proposé de travailler à la programmation des Fauvettes. J’étais très surpris de sa proposition car je ne m’y attendais pas du tout. Je connais Jérôme Seydoux, mais je ne suis pas un intime. J’ai demandé à y réfléchir un peu, car travaillant pour UGC Culte, je leur devais une fidélité absolue en raison de leur participation et de leur soutien à Studio Magazine. Il me fallait donc en parler à Guy Verrecchia. Qui, comme Jérôme Seydoux, ne voyait aucun inconvénient à ce que je porte la double casquette. UGC Culte a réduit la voilure – je suis maintenant filmé au lieu d’être en live ; désormais, j’écris un texte pour un film culte par semaine diffusé dans les salles UGC le jeudi à 20 heures. Guy Verrecchia était d’autant plus d’accord que pour lui, toute initiative donnant aux gens l’envie de revoir de "vieux" films en salles servait à tout le monde ! Une réaction classe et maligne. Jérôme Seydoux m’a donc donné carte blanche sur une période de 6-8 mois au terme de laquelle j’en tirerai les leçons avec lui.


Quelle feuille de route vous a-t-il donnée ?
Ne pas faire la Cinémathèque, qui existe déjà ; ne pas faire  comme Quartier Latin, qui existe déjà. Essayer de se différencier, comme je le sentais !

Comment animez-vous cette différenciation ?
C’est compliqué ! Bon, il est facile de se différencier de la Cinémathèque : les films n’y passent pas plus de 2 ou 3 fois, ; les Fauvettes, c’est un cinéma commercial. On essaye de diffuser moins de films qu’on ne pourrait le faire – Les Fauvettes, ce sont quand même 5 salles ! – mais en panachant films anciens et films nouveaux.
Par exemple, lors du cycle Polanski, la première semaine, Le Couteau dans l’eau est passé tous les jours, de 10 heures du matin à 22 heures. A l’inverse des salles dites de patrimoine, qui le diffuseraient un jour à 11 heures, un autre à 15h30. Après, je le fais en fonction de ma sensibilité. Et de la disponibilité des films ! L’essentiel des projections se font aux Fauvettes en numérique, nous n’avons qu’un seul projecteur en 35 mm. Et ce projecteur ne peut être utilisé que de manière exceptionnelle et événementielle. Du coup, en gambergeant sur des programmations idéales, je me suis très vite aperçu que ce dont j’avais rêvé n’existait pas en numérique. Désormais, je fais l’inverse : je regarde ce qui existe en numérique, et j’essaye d’y faire mon miel !

Ce sont de vraies contraintes pour un programmateur ?
Oui, mais on peut contourner de temps en en temps ces contraintes. Pour le cycle Polanski, je souhaitais diffuser toute la période entre Le Couteau dans l’eau et Tess ; en même temps, à la fois pour attirer de jeunes spectateurs et parce que ce sont deux films qui définissent tellement bien Roman Polanski, je souhaitais diffuser Le Pianiste et The Ghostwriter. Or Le Pianiste n’existe pas en numérique : on l’a donc diffusé une fois par semaine en 35 mm. Il nous faut donc des films numérisés, bien restaurés – ce n’est pas toujours le cas – et qu’ils aient un distributeur, ce qui n’est pas toujours le cas. Ce que j’ai découvert ! On a voulu projeter Chinatown, les droits étaient libres. On a donc fait pression, un distributeur s’est proposé, et on a pu le diffuser. J’apprends un nouveau métier, avec de nouveaux réseaux, de nouveaux distributeurs que je ne connaissais pas. A Studio, on parlait de films et de stars du passé. Mais on ne s’alignait pas forcément sur l’actualité des reprises.

Quelle ligne de programmation vous êtes-vous fixée ?
Mon idée, c’est de projeter des cinéastes vivants : Polanski, Almodovar. Sur Almodovar, on fait quelque chose qu’on n’avait jamais fait à présent : on passe 11 films d’Almodovar que j’aime et qui sont disponibles – pas Matador, malheureusement pas disponible – ainsi que le nouveau film d’Almodovar, Julieta. Une projection facilitée parce que le film est produit par Pathé, même si ça a posé débat. J’adore l’idée de nous accrocher à un film nouveau pour projeter tout ou partie des films du réalisateur, de l’acteur, pour organiser une rétrospective. S’amuser avec l’actualité ! Ce qui n’a rien d’exceptionnel non plus : au Champo ou au Grand Action, ils le font régulièrement.
Il faut également s’appuyer sur les distributeurs qui font des reprises nationales, qui font un vrai travail de distribution : ils refont les affiches, des interviews, etc. Par exemple, sur les Duvivier, trois étaient sortis par Pathé, et un autre, Panique, par un autre distributeur. J’ai décidé aux Fauvettes de diffuser les quatre ensemble. L’occasion était trop belle. On ne peut pas non plus prendre toutes les reprises, il faut se différencier du Quartier Latin. On prend celles qu’on aime pour se les approprier autour d’un label "Coup de cœur des Fauvettes" ou autres.

Quel bilan tirez-vous ?
Mes programmations datent de mars-avril. Ma 1ère idée de programmation, c’est "C’était il y a 30 ans" : l’année 1986 est exceptionnelle, Thérèse, Mission, Tenue de soirée, 37,2 Le Matin, Le lieu du crime, Manon des Sources-Jean de Florette, Mauvais sang, etc. Mais c’est impossible car la plupart ne sont pas numérisés. Même chose pour Sydney Lumet, Sam Peckinpah. Tu ne peux en passer que trois ou quatre, donc je préfère ne pas le faire. On a fait de très belles choses : David Lean, dont je voulais les plus connus, mais aussi les Dickens, Brève rencontre ou son tout premier film, Ceux qui servent en mer, un drôle de film de propagande, magnifiquement mis en scène, qui met en avant des idéaux de sacrifices, d’amitié, de solidarité ; une carte blanche à Jean-Pierre Jeunet, qui avait choisi des classiques, La Belle et la bête, Quai des brumes, Le Jour se lève ; un cycle et une carte blanche à Polanski, Les Aventures de Robin des Bois ou Huit heures de sursis, de Carol Reed, un film magnifique ; les quatre Duvivier, qui ont très bien marché. Pour Polanski, ce qui a bien fonctionné, ce sont ses films les plus connus : Chinatown, Tess, Rosemary’s Baby. En revanche, Cul de sac ou Le Couteau dans l’eau ont moins bien fonctionné. J’aime bien l’idée que parmi les spectateurs venus, il y en ait dix qui auraient découvert et/ou adoré ces films !

Quelle fréquentation rencontrez-vous ?
Le public est très variable selon les films. Sur les Duvivier, on a vu d’abord une population de seniors, puis dans les derniers jours, une population jeune. Il faut donc laisser aux films le temps que le bouche à oreille se propage. Il nous faut donc garder les films suffisamment longtemps. C’est là que réside une part du risque. Mais c’est sans doute indispensable : il n’est jamais indispensable d’aller voir un "vieux" film, à l’inverse d’un nouveau film ! Par exemple, le mercredi est un de nos plus mauvais jours de fréquentation. On s’appuie donc sur les réseaux sociaux, le buzz, la promo, les RP pour quelques cycles. En même temps, on cherche à faire des coups ponctuels : le soir où on a appris la mort de Prince, on a décidé de passer Purple Rain dans la foulée car il était disponible en numérique. On l’a proposé chaque soir à 21h30, et le film a très bien marché. Jean-Hugues Anglade, fan de Prince, est venu le présenter.

Quels sont les prochains temps forts ?
En juin, on va faire l’inverse de ce qu’on a fait jusque-là : au lieu de faire du metteur en scène l’homme du mois, j’ai décidé de faire "Les Fauvettes font la fête", à l’occasion de la fête du cinéma, de la fête de la musique et de l’Euro. On fera une programmation très éclatée avec beaucoup plus de films que d’habitude. Une salle sera consacrée au cinéma, une autre à la musique, et une autre au sport. On passera entre autres Coup de tête, qui ressort en juin. Pour la partie musique, on fera un gros plan sur Vladimir Cosma avec cinq films dont il a signé la musique (Alexandre le Bienheureux, La Boum, Le Bal, La 7ème cible, Le grand blond...) et une master class le 9 juin, animée par Benoît Basirico. En plus de ce feu d’artifice, on souhaite multiplier les soirées spéciales : faire venir Dominique Besnehard pour son livre, que j’ai co-écrit, et lui faire présenter soit A nos amours, soit Le retour de Martin Guerre, suivi d’une séance dédicace de son livre. Même chose avec Marlène Jobert, dont le livre ressort en poche, avec une diffusion du Passager de la pluie. Même chose avec Marisa Berenson, avec une projection de Barry Lyndon.
Travis Bickle
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