mardi 5 juillet 2016

The Strangers : 4 raisons de vous précipiter le voir

En salles : En réalisant successivement The Chaser (2008) et The Murderer (2011), Na Hong Jin s’imposait d’un coup comme l’un des fers de lance du cinéma coréen contemporain, aux côtés de Bong Joon Ho (The Host, Memories of murder, Snowpiercer), Park Chan Wook (Oldboy) et Kim Jee Woon (J’ai rencontré le diable). Cela faisait maintenant que l’on était sans nouvelles de ce prodige, tout occupé qu’il fut à la préparation de son nouvel opus, The Strangers, présenté cette année au Festival de Cannes hors compétition : près de trois ans d’écriture, six mois de tournage, un an de post-production. C’est dire si le film lui tenait à cœur. Et les 2h36 minutes de projection-déflagration sont bien là pour le prouver, 4 raisons au moins de vous précipiter vers ce chef d’œuvre.



Parce qu’il renouvelle les genres
En tournant radicalement le dos aux milieux urbains de The Chaser et The Murderer, Na Hong Jin semble se renouveler. Village rural isolé, des meurtres inexpliqués, un policier dépassé par les événements, une famille en désintégration, des événements surnaturels, un déchaînement des éléments, tout rappelle les polars américains situés dans les bayous. Là où le cinéaste fait preuve d’une audace et d’une inventivité formelles et narratives, c’est qu’il inscrit tous ces éléments dans le contexte coréen – plus précisément celui d’une bourgade rurale, Goksung, théâtre de martyres chrétiens au début du XXe siècle. D’où la tonalité mystique, surnaturelle, voire diabolique que prend cette chronique qui se transforme peu à peu en une chasse spirituelle et physique avec pour cible l’esprit du Mal. Rien que ça. Exorcismes, chamanisme, chasses à l’homme, impossible de ne pas penser aux canons du genre, de L’Exorciste à Chiens de paille en passant par Seven ou True Detective saison 1.

Parce qu’il surprend constamment
Pour autant, son intrigue à tiroirs entraîne le spectateur dans une narration rhizomique, constamment surprenante, et constamment cohérente. Impossible donc de prédire ce qui va arriver. En mixant les genres, le réalisateur nous fait passer du thriller au drame, en passant par la chronique sociale, le survival, le fantastique, voire le gore, et même la comédie ! Des bouffées rythmiques qui permettent au spectateur de souffler dans un univers de tension graduée, à la fois oppressante et mystique. Un atout narratif précieux dans un cinéma de plus en plus formaté. Signalons également le magnifique travail du chef op Hong Kyung Pyo qui tout en magnifiant la beauté des lieux lui insuffle l’inquiétante étrangeté qui berce le spectateur tout au long du film. Ne manquez pas d’ailleurs le plan d’ouverture, stupéfiant de beauté et de simplicité, de mystère et de tension, image programmatique de toute l’intrigue qui suivra. 


Parce qu’il pose plus de questions qu’il n’apporte de réponses
A l’instar d’un Zodiac, The Strangers appartient à un genre extrêmement riche d’un point de narratif et thématique pour le cinéphile : le thriller déceptif, celui qui laisse en suspens la résolution des énigmes pour mieux interroger le spectateur. Qui sont ces étrangers du titre ? Ce chaman venu extirper les forces du mal en action dans le village ? Cette mystérieuse jeune femme en blanc, ange surnaturel, messagère du bien ou du mal ? Ce vieux Japonais, objet de tous les fantasmes et rumeurs au sein du village ? Ou bien ce policier, le principal protagoniste du film, devenu peu à peu étranger à son épouse, puis sa fille, puis sa communauté, puis à lui-même ? Autant de questions que pose le film, sans essayer de les résoudre, à l’instar de l’ultime scène, glaçante d’effroi, qui fera couler beaucoup d’encre, et dont la réponse gît enfouie au fond de chaque spectateur.

Parce qu’il interroge notre crédulité de spectateur
The Strangers se contenterait de mixer les genres, on serait ravis. Mais il atteint des dimensions inattendues en interrogeant notre crédulité. Notre crédulité de spectateur, en nous menant en bateau d’un point de vue narratif. Notre crédulité de cinéphile, en truffant son film de références, en livrant une réalisation époustouflante, à base de plans séquences et de montages alternés, qui atteignent un paroxysme dantesque à deux reprises, lors d’un exorcisme et lors d’un final effrayant. Notre crédulité d’humain, enfin, en nous interrogeant sur les figures du mal, du diable, du maléfice, dans les religions, dans les croyances populaires, en Orient comme en Occident. Et c’est là une des grandes idées du film que d’avoir été tourné en extérieurs, pour renforcer le réalisme ordinaire de situations où se jouent des événements extraordinaires. Le propre des grands cinéastes que de s’approprier un matériau de genre pour en faire une œuvre personnelle, intime et universelle.

Oserais-je le mot ? The Strangers a tout pour devenir un pur chef d’œuvre de genre(s), un objet unique qui mériterait plusieurs visions pour tenter d’en extirper tous les mystères et toutes les beautés. Une réponse ambigüe à cet autre master piece du polar coréen, J’ai rencontré le diable.

Travis Bickle

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