samedi 16 juillet 2016

"Patrick Dewaere était un enfant de mai 68" - INTERVIEW (2/2)

Artistes : Le 16 juillet 1982, Patrick Dewaere mettait fin à ses jours. Il y a un mois, le cinéma parisien Les Fauvettes invitait Marc Esposito pour évoquer l'acteur et le documentaire qu'il lui a consacré en 1992. L'ex-journaliste de Première et Studio Magazine en a profité pour répondre aux questions de son ancien collègue, Jean-Pierre Lavoignat.




Jean-Pierre Lavoignat : Comment t’est venue l’idée d’un doc sur Patrick Dewaere ?
Marc Esposito : L’idée de ce doc m’est venue en voyant celui sur John Lennon, Imagine, un doc magnifique.  Un doc sur sa vie composé d’images d’archives, racontée par lui-même et des témoins.  J’ai donc un accord immédiat de producteurs, et le Festival de Cannes a présenté le film en 1992. 
La différence avec Imagine, c’est qu’à propos de John Lennon, il existait un matériel colossal. John Lennon a donc pu raconter sa vie en voix off. C’est ce que je voulais faire, sauf que les archives sur Patrick Dewaere sont quasiment inexistantes. Tout le matériel existant sur Dewaere est dans le film.  J’étais sidéré. Aujourd’hui, dès qu’un acteur fait 3 films, on trouve énormément de matériel. Là, rien ! 

En plus, il jouait de son côté anti-star !
Oui, il refusait de faire certaines émissions, Drucker… C’était vraiment un enfant de mai 68 ! Tous ses potes le culpabilisaient sur le thème : "Faut pas que tu deviennes Delon ou Belmondo !". 

Pourquoi est-il si difficile, voire impossible de voir ton doc ?
Comme on était très pressé de livrer le film pour le festival de Cannes 1992, les producteurs ont inclus les droits des extraits, mais sans la vidéo – donc, pas d’édition VHS, DVD ou autres… Et j’ai appris que les droits avaient été négociés pour 20  ans. Donc, depuis 2012, on n’a plus le droit ni de le projeter en TV, ni en salles. Si le doc était à refaire, je raccourcirais l’extrait du Lauréat au début du film. Il y figure car Dewaere a doublé Dustin Hoffman.

Pourquoi le doc s’achève-t-il sur Patrick Dewaere chantant au piano ? C’est un aspect méconnu de l’acteur...
Tous les membres de sa famille, tous ses amis m’avaient dit qu’il avait été blessé de l’échec de sa démarche de chanteur. J’ai donc voulu tout mettre qui le concerne en tant que chanteur. Néanmoins, on voit bien que ce n’était pas non plus le plus grand chanteur de tous les temps...

Il est frappant de voir tous les plans-séquences dans lesquels a tourné Dewaere !
Je voulais qu’il y ait le moins de plans possibles. Et c’est vrai qu’il y a beaucoup de plans-séquences ! C’est parce qu’il était capable de les faire. Les metteurs en scène s’adaptent aux acteurs dont ils disposent.  Et puis, quels films audacieux – Les Valseuses, par exemple : c’est quand même l’histoire d’un mec qui encule son pote et qui a fait 6 millions d’entrées ! 

On a beaucoup dit du jeu de Dewaere qu’il était instinctif, notamment à propos de Série Noire. Or le témoignage d’Alain Corneau vient contredire cette légende : tout était préparé. Ca rehausse davantage son talent d’acteur.
Oui, tout à fait. Beaucoup de jeunes acteurs assimilent Dewaere à l’impulsion et la liberté. Or il avait commencé tôt, à 5 ans, au théâtre, au cinéma, à la télévision : il avait donc élaboré une technique de jeu.

Pourquoi n’y a-t-il pas Depardieu parmi les témoignages ?
C’est l’une des raisons qui expliquent pourquoi je n’ai pas reparlé à Depardieu depuis 24 ans. J’étais très ami avec lui. Dès que j’ai voulu faire le film, je lui en ai immédiatement parlé. S’il avait eu le courage de me dire que l’idée ne lui plaisait pas, je pense que je ne l’aurais pas fait, tellement on était potes. Toujours est-il que j’ai monté le film en indiquant qu’il serait dedans. Pendant le tournage, je ne parvenais plus à l’avoir au téléphone. Il n’est jamais venu. Il n’a jamais osé m’appeler. Il m’a finalement fait appeler par son attaché de presse, ce qui de la part d’un pote, est assez choquant... Il m’a fait dire que participer à ce doc était contraire à sa déontologie. Depardieu ne devait sans doute pas savoir ce que voulait dire ce mot ! 
Hasard de la vie : le doc a été présenté à Cannes en 1992, dont Gérard Depardieu présidait le jury ! Je me demande comment il va jouer le coup Car un président de jury fait exactement ce qu’il veut en termes de projections. Ce fut notre dernière conversation : il m’a appelé le matin de la projection, très ivre, signe de son mal-être. Il me sort une excuse bidon pour se justifier de ne pas pouvoir voir le film. Très vite, il commence à m’engueuler parce que j’aurais été méchant avec la monteuse du doc, Claudine Merlin... J’ai raccroché. Je ne l’ai plus jamais eu au téléphone, ni même croisé. Il est évidemment très choquant qu’il n’y soit pas. Du coup, je n’ai intégré ni Bouchitey, ni Deneuve. On y trouve les femmes de sa vie et ses metteurs en scène.

Parmi ses blessures, il y a celle de n’avoir été suffisamment reconnu par la profession, notamment lors des Césars. Pourquoi n’a-t-il pas eu de César ?
Au début, en tant que journalistes, on s’est beaucoup battus pour que les Césars n’existent pas. On espérait que cette cérémonie dans laquelle ni Depardieu ni Dewaere ne participaient allait cesser. A l’époque, les Césars, c’était un moment de dépression totale pour tous les acteurs français. En fait, on a perdu : alors qu’on faisait comme d’habitude une contre-fête des Césars à laquelle participait Miou-Miou, celle-ci emporte le César en 1980 pour La Dérobade et se fait engueuler par Romy Schneider ! L’année suivante, ils y étaient tous. En 1981, c’est la seule fois où Dewaere vient aux Césars. Il a été très meurtri de ne pas l’avoir.

Et puis, il y a l’affaire du JDD qui a également meurtri Patrick Dewaere...
J’ai été mêlé à cette histoire. Patrick Dewaere me demande un matin d’octobre 1980 si j’ai lu l’article le concernant dans le JDD du jour, signé Patrice de Nussac . J’avais travaillé avec de Nussac, que je connaissais un peu. Je lui donne l’adresse du journaliste, que je trouve dans l’annuaire. Et le soir, j’apprends grâce aux 20 heures le fait divers ! Dewaere avait dit lors d’une interview en off à de Nussac qu’il allait se marier avec sa compagne du moment, Elsa. Mais de Nussac a publié l’info, en une du JDD, avec une grande photo, comme si son actu cinéma n’avait pas d’importance. Et Patrick en est venu aux poings avec lui. Elsa a eu une grande importance dans cette histoire : elle ne voulait pas que le mariage soit médiatisé.  
Il s’est mis à dos une partie de la presse. Dans Libération, on parlait du "Mauvais fils, un film de Claude Sautet, avec Yves Robert et Brigitte Fossey" – sans aucune mention de Patrick Dewaere. Ou Michel Perez dans Le Matin de Paris parlait de "l’acteur boxeur". Ca a joué dans notre relation : alors que beaucoup le boycottaient, Première est resté proche de lui.

Je me rappelle d’une AVP du Mauvais Fils au Studio 28, qui a eu lieu juste après l’incident du JDD...
C’était une soirée horrible. Patrick est arrivé très en retard, alors que le débat avait commencé. Il arrive, défoncé à l’héroïne, juste au moment où Claude Sautet déclare au public qu’il avait écrit le film pour Depardieu, mais sans entendre la suite : qu’il s’était trompé, que ce rôle était fait pour Dewaere et qu’il s’était heureusement ravisé. Mais Dewaere a voulu taper Sautet… Ca a duré une heure, Dewaere était en larmes, désespéré. Il s’est calmé, et ça s’est arrangé, mais Patrick était hypersensible.
Quand il est mort, notre histoire d’amitié était en train de naître. J’étais alors beaucoup plus proche de Depardieu. L’histoire de de Nussac nous avait rapprochés. On aimait beaucoup ses films qui n’avaient pas marché : Beau-Père, Un mauvais fils, Hôtel des Amériques. Du coup, il nous aimait bien. 

Et rien sur Mado Maurin, sa mère ?
Je ne voulais pas, il y avait trop secrets et de haines entre les membres de la famille. Mado Maurin n’a jamais été très estimée dans le milieu du cinéma : elle fait travailler ses enfants très jeunes. Je les ai rencontrés, mais je ne voulais pas qu’ils soient dans le film. Je voulais me cantonner à l’acteur Dewaere. 

Et Miou-Miou ?
Elle a hésité. Une fois qu’elle a dit oui, elle s‘est livrée formidablement. Comme les metteurs en scène, Sautet, Blier, Corneau. J’ai des rushes très longs de chacun d’entre eux. Je suis très heureux de voir qu’il est aussi présent. Je ne m’y attendais pas du tout. Dix ans après sa mort, il était oublié – c’est une des raisons pour lesquelles j’ai fait ce doc. Avec le temps, son image s’est embellie. Et puis, il y a désormais un prix Patrick Dewaere !

Retrouvez la première partie de cette interview : 

Travis Bickle


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