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lundi 9 octobre 2017

"On a expérimenté le sens du perfectionnisme d’Haneke" - INTERVIEW

Artistes : Et de deux ! Cinq ans après sa première édition, le livre de référence sur l’œuvre du cinéaste autrichien, Haneke par Haneke (Stock), est augmenté d’un chapitre, ainsi que d’une préface inédite. Un ouvrage indispensable à tous ceux qui  souhaitent comprendre de l’intérieur le processus de fabrication d’un des artistes majeurs du moment, aussi à l’aise à la mise en scène d’opéra qu’à la réalisation de films ou de téléfilms.

 
Au fil des entretiens menés par Philippe Rouyer et Michel Cieutat, critiques à Positif qui ont accompagné la découverte du cinéaste auprès du public français dès ses premiers films, on y découvre un homme affable et perfectionniste, doté d’une très grande culture, mais surtout pourvu d’un sens de l’humour ravageur. Rencontre avec Philippe Rouyer.
 

Cineblogywood : Comment est né ce projet de livre ?
Philippe Rouyer : Ce livre est né de la fréquentation de Michael Haneke en interview pour la sortie de ses films. Pour la revue Positif, c’était toujours mon camarade Michel Cieutat et moi qui, film après film, allions l’interviewer. Entre nous trois, le courant passait bien. Même si Positif nous laissait beaucoup de place pour nos entretiens (au moins 20000 signes), nous étions frustrés. Nous avons alors proposé à Michael Haneke de nous lancer carrément tous les trois dans un livre d’entretiens. Parallèlement, on a parlé du projet à Jean-Marc Roberts qui à l’époque, en 2010, dirigeait les éditions Stock. Il a été tout de suite emballé. Sa seule condition était que nous repartions à zéro sur tous les films et ne reprenions pas dans le livre les entretiens faits antérieurement avec Haneke. Nous partagions à 100% ce point de vue. Le livre est ainsi sorti en 2012 au moment d’Amour.
Cinq ans après, Manuel Carcassonne, l’actuel patron de Stock, nous a proposé d’actualiser notre livre. Et c’est avec grand plaisir qu’on s’y est remis tous les trois pour confectionner un nouveau gros chapitre qui évoque la mise en scène de l’opéra Cosi fan tutte en 2013, Flashmob, le projet de film abandonné et, bien sûr, Happy End. On en a profité pour compléter les annexes (filmographie, bibliographie, index) et on s’est même offert une préface à cette deuxième édition.
 
Quels étaient vos modèles Kubrick-Ciment ? DePalma-Vachaud-Blumenfeld ? Welles-Bogdanovitch ?
Notre modèle, revendiqué dès notre préface, était le Hitchcock-Truffaut. À savoir un livre d’entretiens palpitant, qui soit à la fois très éclairant sur l’œuvre du cinéaste et qui en même temps raconte très concrètement comment on fait un film, en en détaillant par l’exemple toutes les étapes, de la recherche du financement à l’accompagnement de la sortie en salles.
 
Comment s’est construite la relation ? Etes-vous facilement parvenu à convaincre Haneke ?
Michael Haneke nous connaissait et nous appréciait. Il a été immédiatement partant. Y compris sur l’idée que ce serait notre livre à tous les trois et que donc il s’engageait à le relire avant publication pour donner son accord sur tout ce qu’on y rapporterait de nos entretiens.
 
Combien d’entretiens ont eu lieu ? Comment se sont-ils déroulés ?
Nous faisions des entretiens par session de quatre heures, de 14h à 18h sur plusieurs jours consécutifs, chez lui, à Vienne ou dans l’appartement que lui louait la production à Paris, lorsqu’il travaillait en France. Le soir, on allait dîner ensemble. Les entretiens se sont tous faits en français. On a enregistré une cinquantaine d’heures pour la première édition. Et dix heures de plus pour la mise à jour.
 
Haneke est-il intervenu dans la rédaction de l’ouvrage ? Ou bien dans le choix de l’iconographie ?
Haneke a tenu sa promesse de nous relire. Et, attention, il ne nous a pas envoyé ses ajouts et corrections par mail. Il a pris des notes très précises et on s’est revu pour relire le manuscrit ensemble en reprenant page par page tous les passages vis-à-vis desquels il avait des critiques ou suggestions. Pas de censure, donc, mais une volonté de précision. On a ainsi expérimenté le sens du perfectionnisme d’Haneke dans le travail !
Pour l’iconographie, il nous a ouvert en grand ses archives, nous laissant totalement libres de prendre ce qu’on voulait, y compris des photogrammes des films qui ne figurent dans aucun jeu de presse.
 
Comment maintenir la juste distance entre admiration et recul critique ?
En évitant de lire les scénarios (avant tournage) et de fréquenter les tournages. Nous sommes les premiers journalistes à qui Haneke montre ses films. Mais nous voyons un film monté presque fini sur lequel nous ne savons rien avant. Nous restons à notre place de spectateur-critique.
 
Une anecdote sur les entretiens ?
Dès notre premier dîner, qui faisait suite à notre premier entretien de quatre heures pour le livre, Haneke s’est ingénié à blaguer pour briser la glace et libérer notre parole. Cela s’est bien sûr ressenti sur le ton des entretiens.
Un autre exemple : il avait appris, je ne sais comment, qu’un des jours où nous étions à Vienne avec lui correspondait à l’anniversaire de Michel Cieutat, mon coauteur. Eh bien, le soir, il lui a organisé une petite fête surprise.
 
Qu’avez-vous appris sur Haneke que vous ne saviez pas avant d’entreprendre ces entretiens ?
Beaucoup de choses sur sa vision de l’art et du XXe siècle. L’importance de ses années au théâtre et à la télévision autrichienne avant ses débuts au cinéma. Le soin qu’il accorde au son et à la direction d’acteurs, mais aussi son implication auprès de jeunes étudiants viennois à qui il enseigne la mise en scène. Au-delà de l’œuvre, nous avons découvert un homme d’une grande délicatesse, très drôle et adepte de l’autodérision.
 
Inversement, Haneke a-t-il appris quelque chose sur son œuvre, via vos questions ou remarques ?
Il faudrait lui poser la question ! Mais il a parfois été étonné des rapprochements qu’on pouvait faire entre ses films, ou des motifs qu’il reprend sans en être forcément conscient.
 
Quels sont vos films de Haneke préférés ?
Difficile à dire. Disons qu’il y a les films-étapes de la découverte qui occupent une place chère à mon cœur :  Benny’s Video et Funny Games, puis Caché, à qui j’aurais volontiers décerné une Palme à l’époque. Et, bien sûr, les trois derniers Le Ruban blanc, Amour et Happy End, sans nul doute les plus aboutis.
 
Avez-vous révisé votre jugement sur certains d’entre eux en préparant ces entretiens ?
Non. Pas vraiment. J’ai plutôt eu des confirmations en travaillant sur les films. Par exemple, l’extraordinaire richesse du Ruban blanc ou la sophistication de Caché pour créer un suspense fou dans un environnement très quotidien.
 
Quel est votre point de vue sur l’intense activité ces temps-ci en matière d’édition de livres consacrés au cinéma ? Comment expliquer ce retour au livre à l’ère du tout visuel ?
En termes d’analyse et d’informations, rien ne remplacera l’écrit. Même si l’analyse filmique telle qu’on peut la pratiquer à la TV ou en vidéo (et moi le premier) est, elle aussi, irremplaçable. Mais à l’heure où la taille des articles se réduit de plus en plus dans la presse écrite, le livre est un espace de liberté exceptionnel et vital pour développer une pensée sur le cinéma.
 
Travis Bickle

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