Dossier

samedi 21 octobre 2017

Wim Wenders : travelling intime dans son musée imaginaire

A lire : Bonne nouvelle, Wim Wenders est de retour ! Non sous la figure du cinéaste, qui l’a définitivement imposée aux yeux du grand public avec sa Palme d’Or pour Paris Texas (1984), mais à la fois sous celle d’un ciné-fils cher à Serge Daney, et qu’on lui connaissait un peu, et sous celle d’un admirateur ouvert à toutes les formes d’expression artistique, de la photographie à la danse, en passant par la peinture et l’écriture. La preuve : ce recueil d’essais et d’hommages, Les Pixels de Paul Cézanne et autres regards sur les artistes, publiés aux éditions de L’Arche.


Wenders en prose

Comme de très nombreux cinéastes (Bergman, Antonioni, Buñuel, Almodovar, Ray), l’art de Wim Wenders ne se limite pas au cinéma. Reconnu mondialement pour ses films – même s’il a déserté le radar des cinéphiles ces derniers temps – le cinéaste allemand témoigne là d’une ouverture à d’autres expressions artistiques – la danse, la peinture, la photo, la mode – sous une forme qu’on lui connaissait peu : la versification. On peut imaginer que la fréquentation assidue qu’il fit du dramaturge Peter Handke l’a sensibilisé à l’écriture - qu’on se souvienne du poème en voix off accompagnant la vision allégorique du mur de Berlin dans Les Ailes du désir. Ou de la prose hypnotique et bouleversante de Sam Shepard qu’il magnifia dans Paris, Texas.
Globe trotter
De la composition d’une photographie à la toile d’un maître, en passant par une chorégraphie ou la création d’un costume, le cinéaste allemand – globe-trotter, devrions-nous dire, tant sa culture et ses engouements ne se limitent pas à un continent ou un seul domaine – nous fait part de ses admirations. Pour ses pairs, ses maîtres contemporains ou non – Antonioni, Fassbinder, Bergman, Fellini, Ozu, Fuller. Par mi les textes qui composent cet ouvrage, citons un magnifique zoom hommage à Douglas Sirk dont il décrit avec précision, plan par plan, les 25 premières images de Ecrit sur le vent. En quoi il voit les signes annonciateurs de la destruction du rêve américain : "Que ce réalisateur allemand en exil ait déjà ressenti aussi clairement et représenté cela quasi cliniquement il y a 50 ans ne peut que nous surprendre".
Dialogue entre les artistes
Car au-delà de son admiration pour tel ou tel, Wenders parvient à instaurer un dialogue entre ces artistes – ses artistes : Edward Hopper et l’existentialisme, Paul Cézanne et les pixels, Yohji Yamamoto et la sociologie. Les plus beaux compliments revenant à Pina Bausch : "A quoi peut-on comparer cette richesse inventive ? Je ne peux même pas la mesurer à quelqu’un qui tournerait 40 films, écrirait 40 romans, donnerait 40 concerts". Autre atout : nous faire découvrir des artistes peu connus, comme la photographe allemande Barbara Klemm ou le peintre américain Andrew Wyeth, sorte de jumeau figuratif d’Edward Hopper.
Wenders l’écrivain
A la fois visuel et généreux, Wim Wenders se raconte et compose à travers ses coups de cœur picturaux un véritable traveling intime dans son musée imaginaire, bien plus profond et percutant que ses derniers films. Car derrière la figure du cinéaste se dessine peu à peu celle du poète et écrivain qui déclarait en guise de profession de foi lorsqu’il reçut le Prix de la mise en scène à Cannes en 1987 : "Nous pouvons améliorer les images du monde. Comme ça, nous pouvons améliorer le monde". Espérons que la naissance de l’écrivain annonce le retour tout aussi accompli du cinéaste de fiction, égaré jusque-là dans des oeuvres inabouties (Everything will be fine), voire totalement ratées (Les Beaux jours d’Aranjuez ou Palermo Shooting, qui bien que dédicacés à Bergman et Antonioni, clôturant Cannes 2008, est resté inédit en salles en France).
Traduction et iconographie au top
Notons la qualité de la traduction de l’ouvrage, qui restitue avec beaucoup de grâce le talent de prosateur du cinéaste, ainsi qu’à sa générosité. Ainsi que la variété des illustrations, devenue chose rare en matière d’édition. Au fait, ils sont combien, les artistes contemporains à se livrer à tels exercices d’admiration ? Mis à part Boorman ou Tavernier, on aimerait lire Spielberg sur Ford, Villeneuve sur Lynch ou Ostlund sur Buñuel...
Travis Bickle

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