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mercredi 25 octobre 2017

5 raisons de (re)découvrir Les Aventuriers

En Blu-ray et DVD : C’est un des secrets les mieux gardés du cinéma français des années 60. Les Aventuriers (1967), sous ses allures de comédie d’aventures viriles, cache un trésor de mélancolie, pop et insouciant, totalement inattendu. Il faut donc redécouvrir au plus vite ce qui reste l’un des plus beaux films (tout court) d’aventures français, hit d’un cinéma populaire, commercial et exigeant, dont on a perdu le secret, réalisé par un de ses meilleurs faiseurs, Robert Enrico, dont il faudrait bien remettre l’œuvre à la place qu’elle mérite dans la mémoire collective. Cinq raisons de redécouvrir Les Aventuriers.


Pour sa grâce entêtante et insouciante

Tiré d’un roman de José Giovanni, Les Aventuriers réunit tous les ingrédients d’un certain cinéma d’action populaire dans les années 60 : un duo d’amis, la recherche d’un trésor sous les tropiques, la construction d’un idéal de vie, une très émouvante romance, des vilains très méchants. Bref, tout ce qui fait le sel des BD adaptées au cinéma. Mais sous des dehors de comédie d’aventures virile et bourrue se cache un véritable trésor : celui du récit d’une amitié platonique entre une femme et deux hommes, Laetitia, Manu et Roland, appelé à joindre le panthéon des trios magiques du cinéma français, Jules-Jim-Catherine d’une part, César-David-Rosalie d’autre part. Et qu’on peut percevoir ici comme un écho au climat d’utopie amoureuse et à la libération des mœurs de la fin des années 60.
Climat d’utopie insouciante que l’on retrouve dans l’intrigue, qui s’articule autour de trois moments-clés : une première partie s’attache aux ambitions et aux rêves du trio – course automobile, exploits aéronautiques, galeriste plasticienne – qui se heurtent aux difficultés du quotidien. D’où la seconde partie, course exotique au trésor, qui s’apparente à une fuite du réel, mais pour laquelle le spectateur n’a qu’une envie : qu’ils y parviennent. Car on tous un peu de Manu, Roland, Laetitia en nous... Avant que le réel et le mauvais sort ne refassent surface dans une troisième partie, d’inspiration hustonienne, et souvent bouleversante, tant par le charisme des acteurs, l’intelligence des situations, la musique de François de Roubaix ou la mélancolie qui se dégage des images.
 
Pour son trio d’acteurs
 
Le mythe des Aventuriers, on le doit en partie à la grâce d’acteurs en total état de... grâce. Alain Delon, bien sûr, Manu, le jeune casse-cou, fou d’aéronautique, solaire et en total lâcher-prise – il faut le voir en danseur africain sur le voilier, déchaîner son corps au son d’un groupe précurseur des Tambours du Bronx pour le croire ; c’est son Homme de Rio à lui. Quelques semaines plus tard, on le retrouvera à l’opposé, mutique et minéral, dans le non moins mythique Samouraï. Lino Ventura, Roland, mécanicien fan de dragster, en "grand frère" affectueux et généreux, joue sa partition dans un registre plus attendu ; mais ses sourires, ses réflexions sur son avenir, sa complicité évidente avec Delon ou ses relations avec le gamin, cousin de Laetitia, font le reste  ; enfin, et surtout, la révélation Joanna Shimkus, jeune mannequin canadienne, choisie par Robert Enrico (avec lequel elle tournera deux autres films, Tante Zita et Ho !), mi-Anna Karina mi-Jane Birkin, impose sa force et sa fragilité, son charme et sa nonchalance mélancolique au sein de ce duo de copains. Dans un second rôle, on retrouve également Serge Reggiani en instrument du destin.


 
Pour Robert Enrico
 
Cette tonalité mélancolique, voire poétique, on la doit à un seul homme, le réalisateur, Robert Enrico. Pour s’en convaincre, il suffit de voir l’adaptation que fit son scénariste José Giovanni lui-même de la même histoire, la même année, La Loi sur survivant. Luttant contre ses producteurs, Robert Enrico impose un style : tournage en extérieurs, de Paris à Djerba, en passant par la Lozère et l’île d’Aix, qu’il magnifie avec la complicité de son chef op Henri Decae ; plans larges sur couchers de soleil, épaves sous-marines, villages en ruines dans le Larzac, architectures modernistes des autoroutes, sans parler de l’anneau alors en ruines du Fort Boyard ; enfin, accent mis sur les moments de complicité entre les personnages plutôt que sur l’action, ce qui leur confère une complexité et une tessiture rarement vues jusque-là dans ce type de films. Toute la beauté du film tient à sa tonalité mélancolique, voire triste, qui contraste avec l’énergie de ses personnages et le cadre solaire dans lequel ils évoluent. A quoi s’ajoutent quelques clins d’œil  – L’Eclipse, La Mort aux trousses, Le Trésor de la Sierra Madre – qui combleront les cinéphiles.

Souvent associé au seul Vieux Fusil, Robert Enrico est pourtant à l’origine d’une œuvre prolifique, qui ont fait les beaux jours du cinéma français dans les années 60, et malheureusement tombées dans l’oubli : des Grandes Gueules à Pile ou face, en passant par Ho !, Boulevard du Rhum, Le Secret et Au nom de tous les miens, il a fait tourner Bourvil, Noiret, Trintignant, Jobert, Bardot, Ventura, Belmondo, Serrault. D’ambition et de qualité inégales, à l’instar des Deray, Molinaro, Granier-Deferre, Rouffio, Boisset ou Verneuil, ses films témoignaient tous d’un souci du public, qu’on peine à retrouver dans le cinéma commercial français contemporain. Mais ça, c’est une autre histoire...

 
Pour François de Roubaix

Comme beaucoup de films de l’époque – Le Samouraï, Dernier domicile connu, La Scoumoune – le film doit beaucoup à la musique de François de Roubaix, petit génie de la composition, précurseur de la musique électronique et grand amateur de synthés, prématurément décédé en 1975 lors d’un accident de plongée sous-marine aux Canaries. Son univers mélodique, à nul autre reconnaissable, contribue à la sensualité, la tendresse et la mélancolie du film. La french touch, de Air à Sébastien Tellier, lui doivent beaucoup. Découvrez ci-dessous le bon doc de Thierry Jousse diffusé sur Arte (attention, spoiler sur Les Aventuriers à 5:20).



Pour l’excellence de cette édition
 
Outre le master – qui redonne des couleurs aux rouges sur fond de grisaille parisienne dans la première partie, ou au bleu maritime dans la deuxième partie – l’édition combo M6 Video regorge de superbes bonus : une longue interview de Robert Enrico, qui date de 1967 ; un autre document, réalisé par Jérôme, le fil du réalisateur, revient sur l’histoire du film – notamment les querelles d’egos des acteurs et leurs hésitations quant au choix de Joanna Shimkus ; une interview récente de l’actrice, complètement retirée des affaires pour se consacrer à sa vie de famille avec son époux Sidney Poitier ; un reportage sur les fans de François de Roubaix, qui malheureusement en dit plus sur la fan attitude que sur le compositeur novateur qu’il était. Enfin, et surtout, une interview de l’historien Jean Ollé-Laprune qui replace le film et la carrière de Robert Enrico dans le contexte du cinéma français de l’époque, sous coupe réglée de la Nouvelle Vague. Passionnante, bien qu’un peu courte, mais qui redonne envie envie de redécouvrir sous un angle plus apaisé les films de Granier-Deferre, Molinaro, Deray, Verneuil ou Boisset.
 
Travis Bickle

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