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vendredi 20 octobre 2017

Laissez bronzer les cadavres : pop, punk et viscéral

En salles : Cinéma de genre, pas mort ! La preuve avec cet étonnant western hallucinant et halluciné, que l’on doit au duo belge Hélène Cattet et Bruno Forzani, Laissez bronzer les cadavres, adapté de la série noire éponyme de Jean-Patrick Manchette et Jean-Pierre Bastid. Résolument inspiré par Sergio Leone et Quentin Tarantino, il livre un polar sous forme de happening arty, à la fois pop, punk et viscéral. Pure moment de jouissance pour les cinéphiles. Action !


Coup double

On avait déjà repéré leurs précédentes œuvres Amer et L’Etrange couleurs des larmes de ton corps, fortement imprégnées de giallos italiens, entêtants objets esthétiques. S’ils avaient la capacité d’imprimer fortement la rétine, ils peinaient à imprégner durablement la mémoire des spectateurs, faute de personnages et d’enjeux dramatiques forts. Là, entre teintes bariolées, Méditerranée bleue comme l’enfer, 250 kilos d’or, trognes patibulaires, et amazones tarantinesques, le duo a trouvé la formule idéale et fait coup double : revisiter les western spaghettis transposés en Corse, et restituer le plus fidèlement possible l’univers des auteurs de Série noire qu’ils adaptent, Jean-Patrick Manchette et et Jean-Pierre Bastid.

Pour redécouvrir Manchette et Bastid

Adapté de la Série noire Laissez bronzer les cadavres parue en 1971, le film permet de redécouvrir leurs deux auteurs, Jean-Patrick Manchette, décédé en 1995, et Jean-Pierre Bastid. On connaît mieux le premier, malheureusement en raisons des adaptations édulcorées qu’en fit Alain Delon dans les années 80 – Trois hommes à abattre, Pour la peau d’un flic, Le Choc. Scénariste de La Guerre des polices, Manchette se réfugie alors dans la critique de cinéma pour Starfix et Charlie Hebdo, et dans la traduction de polars. C’est à lui que l’on doit en France la découverte de James Ellroy, à la fin des années 80. Même si le cinéma le rendit malheureux, on peut sauver de ses adaptations ciné celle qu’en fit Chabrol avec Nada (1973), scandaleusement invisible depuis sa sortie, et Folle à tuer (1975), d’Yves Boisset. Lequel fit appel à son compère et co-auteur Jean-Pierre Bastid pour le scénario de son cultissime Dupont Lajoie (1975), lui aussi disparu des radars, en raison de sa force subversive. Réalisateur, après avoir fait ses classes auprès de Jean Cocteau et Max Pecas (!!), il est désormais enseignant et militant. C’est la première fois que le cinéma est parvenu à traduire en images la force volcanique et méticuleuse de leur prose, en évitant toute psychologie pour se concentrer sur un seul facteur : action, action, action.
 


Atmosphère sensuelle, pop et punk

Effets de contre-jour, jeux sur l’obscurité et l’éclatement des couleurs, bleu azuréen subjuguant : pas de doute, la formation de plasticien des réalisateurs éclate littéralement à chaque plan. Pour le plus grand plaisir de l’oeil. A quoi s’ajoute une véritable violation des codes de la grammaire cinématograhique pour provoquer une immersion visuelle et sonore du spectateur. Chapeau à toute l’équipe technique, co-auteurs du film – Manu Daccose à l’image, Yves Bemelmans au son notamment. Ce ne serait que ça, on serait réjoui d’y découvrir des épigones de Leone et Tarantino dans notre cinéma hexagonal,mais on a beaucoup mieux : là où les précédents opus du duo belge pèchaient par formalisme exacerbé, on a ici affaire à un univers viscéral et organique, qui nous en met plein les yeux et les oreilles. Résultat : en totale immersion dans l’action, le spectateur ressent angoisse, peur, hystérie, exaltation, que ce soit au contact du soleil, du vent, des balles qui sifflent ou de l’atmosphère nocturne qui fait perdre nos points de repère. Le tout dans une ambiance sonore, qui fait certes la part belle aux morceaux d’Ennio Morricone, mais aussi à celui de Christophe composé pour l’ovni lautnerien Sur la route de Salina.
 
De véritables caractères

Autre point fort de ce western pop et viscéral : de véritables personnages aux traits de caractère bien arrêtés. Et surtout, incarnés à la perfection : Bernie Bonvoisin, l’ex-leader de Trust, de retour aux affaires comme acteur depuis sa carrière de cinéaste interrompue par l’échec de Blanche en 2002, quasiment à poil du début à la fin ; Stéphane Ferrarra, ancien boxeur, ex-jeune espoir du cinéma des années 80, buriné par le temps et les épreuves ; Marc Barbé, impérial, et qu’on ne présente plus. Et surtout Elina Löwensohn, égérie du cinéma de Hal Hartley dans les années 90, dans le rôle d’une plasticienne à la Nicky Saint-Phalle retirée du monde, capable de se transformer en flingueuse à la Bonnie Parker de western spaghettis.
 
Travis Bickle
 

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