lundi 10 octobre 2016

Andrzej Wajda, un géant du cinéma s'est éteint


Artistes : Andrzej Wajda vient de s’éteindre à 90 ans. A l’instar d’Antonioni, Fellini, Bergman, Bunuel ou Jancso, il a longtemps été considéré comme un maître du cinéma mondial, malgré le relatif discrédit qui le frappa dans les années 90. Cinéaste engagé dans la vie publique de son pays, il s’était fait plus discret en tant que cinéaste, avant de revenir avec maestria en 2010 avec Tatarak, son œuvre testamentaire, et en 2014, avec son biopic consacré à Walesa, énorme succès au box office polonais. Retour sur l’imposante filmographie d’un géant du cinéma.



L’égal de Bunuel, Bergman et Antonioni

Wajda ? Pour certains, ce nom rappellera celui d’une Polonaise qui en prenait au petit déjeuner… Ou bien celui d’une marque automobile. Que nenni : sorti des écrans-radars du paysage cinématographique ces dernières années,  Andrzej Wajda a longtemps été considéré comme l’égal des plus grands, et admiré par ses compatriotes Roman Polanski et Andrzej Zulawski. Rarement diffusée, incomplètement éditée en DVD, sa filmographie est du coup restée dans l’ombre ces dernières années. Et c’est bien dommage, tant elle est universelle et particulière. Indissociable des soubresauts qu’a connus la Pologne dans la deuxième moitié du XXe siècle, son œuvre est le reflet d’un cinéaste lucide et critique envers la société qu’il décrit, profondément humaniste, impressionnant picturalement, chantre d’un pays dont l’existence même fut souvent menacée et dont les fresques épiques n’ont rien à envier à celles de Michael Cimino ou David Lean. On peut distinguer 4 veines principales dans son œuvre : 
La veine lyrique historique :
- Kanal (1957) : reconstitution de l’insurrection de Varsovie, vue du point de vue de résistants polonais qui arpentent les égoûts de la ville. Sombre, désespéré – une éblouissante fresque à la Goya.

- Cendre et Diamant (1958) : fresque expressionniste sur la lutte entre Polonais communistes et nationalistes au sortir de la 2e Guerre mondiale. Un classique traversé d’images-chocs.

- Cendres (1965) : fulgurante fresque napoléonienne sur l’enrôlement des Polonais au côté de Napoléon face aux troupes espagnoles et autrichiennes. Un opéra de folie et de mort.
- La Terre de la grande promesse (1974) : impressionnant tableau d’une ville en pleine mutation, Lodz, à travers le portrait de trois hommes aux destinées emblématiques, incarnés par Daniel Olbrychski, Andrzej Sewerin et Wojciech Pszoniak.

- Katyn (2007) : reconstitution de l’exécution d’officiers polonais longtemps attribué aux nazis, mais réalisée par l’Armée rouge de Staline en 1940.


La veine intimiste et tchekovienne :
- Le Bois de bouleaux (1970) : promenade en mineur avec l’amour et la mort, pour une œuvre bouleversante, tirée et adaptée du célèbre écrivain polonais Jaroslaw Iwaskiewicz.

- Les Demoiselles de Wilko
(1979) : également adaptée d’une nouvelle de Jaroslaw Iwaskiewicz, une oeuvre déchirante aux accents proustiens sur le temps qui s’évanouit. Avec Daniel Olbrychski, Christine Pascal, et l’écrivain lui-même, dans le rôle prémonitoire d’un vieillard en fin de vie, qui décèdera peu de temps après le tournage.

Tatarak (2010) : promenade avec l’amour, la mort et le cinéma, Tatarak possède l’évidente luminosité des testaments cinématographiques, à l’égal des Gens de Dublin pour John Huston. Trois intrigues entremêlées, charnelles, douloureuses et lyriques, pour une bouleversante évocation de ce qu’on appelle le sentiment de l’inéluctable : la mort.



La veine politique :
- L’Homme de marbre (1977) : enquête sur un ouvrier, héros historique, envoyé aux oubliettes de l’histoire officielle polonaise. Fascinante dénonciation de la falsification de 30 ans d’histoire polonaise, vue par les yeux d’une cinéaste-enquêtrice.

- L’Homme de fer (1981) : Palme d’or à Cannes, sorte de suite de Nota bene à L’homme de fer, tourné à chaud pendant la grève des chantiers navals de Gdansk et la naissance de Solidarnosc. L’œuvre d’un cinéaste citoyen.


L’Homme du peuple (2013) : en s’attaquant au leader de Solidarité Lech Walesa, qu’il avait filmé en temps réel dans L’Homme de fer, le cinéaste effectue un retour magistral, avec ce biopic décalé et et efficace du héros de la lutte contre le communisme. Hélas, passé inaperçu en France.



La veine Gaumont-Toscan du Plantier :
- Danton (1982) : défilé de stars : Depardieu en Danton, Chéreau en Desmoulins, Planchon en Fouquier-Tinville… face à Wojciech Pszoniak en Robespierre. Une relecture de l’affrontement polonais d’alors Jaruzelski-Walesa à la lumière de la Révolution française. Un combat de catch, jusqu’à extinction de voix.

- Un amour en Allemagne (1983) : défilé de stars made in Gaumont : Hannah Schygulla, Daniel Olbrychski, Marie-Christine Barrault, pour une histoire d’amour entre une Allemande et un Polonais à la fin de Deuxième Guerre mondiale. Pas le plus réussi.

- Les Possédés (1988) : défilé de stars : Isabelle Huppert, Lambert Wilson, Bernard Blier, Omar Sharif. Bien que d’après Dostoievski, une vraie catastrophe. Le début du déclin de Wajda.


A la croisée de toutes ces veines, Le Chef d’orchestre (1980) – pour moi, son plus beau film, méditatif et politique, social et onirique, psychologique et allégorique.
Travis Bickle
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