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vendredi 2 juillet 2021

David Niven : mémoires d'un gentleman rebelle à Hollywood

David Niven mémoires livre CINEBLOGYWOOD

A lire : Envie d'un bon gros livre à dévorer cet été ? Jetez-vous sur les Mémoires de David Niven, que réédite Séguier. Ce pavé de 950 pages réunit en fait deux ouvrages depuis longtemps épuisés : Décrocher la lune et Etoiles filantes, parus respectivement en 1971 et 1977. Vous y trouverez de l'aventure, de l'émotion, beaucoup d'humour et un tableau très réaliste du fonctionnement pas toujours reluisant d'Hollywood.

 

Ces mémoires, qui se lisent comme un roman, regorgent de bonnes surprises. La première est que David Niven est un merveilleux conteur. Dès les premières lignes, le lecteur est séduit par son style très littéraire et empreint d'humour. Je veux croire que c'est le comédien qui a bel et bien rédigé les ouvrages qu'il a signés : je retrouve en tout cas sous sa plume le ton et l'attitude de celui qui nous a fait rêver et rire dans Les Canons de Navarone, Les 55 Jours de Pékin, Le Tour du monde en 80 jours, La Panthère rose ou Le Cerveau. Niven décrit avec un détachement so british des moments glauques ou tristes, manie avec brio l'autodérision et s'amuse à ponctuer quelques envolées stylistiques par une grossièreté d'autant plus drôle qu'elle est inattendue. Il sait nous captiver, le bougre. Et puis, on côtoie du beau monde : dans ses propres mémoires, Autobiographie d'un menteur, le Monty Python Graham Chapman moquait le name dropping incessant de Niven. Celui-ci s'en excuse plusieurs fois d'ailleurs mais, de Churchill au roi d'Angleterre, en passant par quelques héros de la deuxième guerre mondiale et une flopée de stars (Humphrey Bogart, Fred Astaire, Laurence Olivier...), il a croisé de sacrées personnalités.

Pas si lisse

L'autre surprise, c'est que la vie de Niven n'a rien à voir avec son image un poil (de moustache) trop lisse. On l'imagine issu d'une honorable lignée saxonne dont il aurait reçu la meilleure éducation, les bonnes manières et un confortable patrimoine. Que nenni ! Le petit David est né d'une mère française et d'un père écossais qu'il n'a pas vraiment connu. Et pour cause, ce dernier a rendu l'âme sur un champ de bataille de la première guerre mondiale quand son fiston était âgé de cinq ans. Le gamin grandit auprès d'une maman effacée, de deux soeurs et d'un frère qui partira vite faire sa vie à l'autre bout du monde, et d'un beau-père pas vraiment aimant. Bien vite, David manifeste un goût prononcé pour les blagues, bêtises et billevesées. Au point de se faire renvoyer de quelques établissements, où il a eu toutefois eu le temps de goûter à quelques coups de cravache. Le charme des boarding schools à l'anglaise...

Cette rebel attitude, Niven ne s'en départira jamais. Que ce soit à l'académie militaire puis sous les drapeaux et à Hollywood. L'homme parvient à se fondre dans un système, à donner l'impression qu'il en adopte tous les codes... pour mieux les détourner ou les faire voler en éclats. Son rapport à l'autorité est tout aussi ambivalent. Il n'hésite pas à envoyer balader ses "patrons" - qu'ils soient hauts gradés ou puissants producteurs. A cet égard, il encourra plusieurs fois les foudres de Samuel Goldwyn. Que voulez-vous, Niven est mû par le profond désir de faire ce qui lui chante.

Univers impitoyable

D'où des chapitres formidables sur ses années de pensionnat et de garnison (à Malte, notamment), sa découverte de l'Amérique et de la jet-set et son installation à Hollywood dans les années trente. Il décrit avec précision "l'usine à rêves", où l'on débarque comme apprenti figurant et où l'on essaie de se faire remarquer jusqu'à décrocher un contrat. C'est ce qui est arrivé - après quelques péripéties - au comédien, qui a tapé dans l'oeil de Goldwyn. Mais très vite, le contrat s'avère une prison pas toujours dorée et Niven n'aura de cesse de s'opposer à son mentor, qui le lui fera payer. Niven reconnaît avoir parfois dépassé les bornes mais son récit illustre le statut complexe des comédiens, à la fois choyés, adulés mais aussi interdits de prendre en main leur carrière. Sous sa fine moustache, Niven cachait une grosse paire de coucougnettes. Il en fallait pour répondre à des réalisateurs autoritaires (William Wyler) et des producteurs autocrates. Et il en fallait beaucoup pour abandonner une carrière toute tracée sous le soleil de la Californie pour rejoindre l'Angleterre alors entrée en guerre contre l'Allemagne nazie et s'engager à nouveau sous les drapeaux.

Le comédien se raconte, ne cherchant pas forcément à se donner le beau rôle, y compris lorsqu'il remporta l'Oscar du meilleur acteur en 1959. Pudique quand il s'agit d'évoquer ses sentiments intimes, notamment lorsqu'un drame absolu frappe sa famille, il aborde avec une légèreté totale un touche-pipi avec un camarade de classe, une longue liaison avec une prostituée au grand coeur et quelques parties de galipettes parfois épiques. Etonnant destin, brillamment narré. Décidément, les éditions Séguier font un sacré bon boulot : après les mémoires d'Errol Flynn et celles de Richard Burton, elles publient un nouvel ouvrage qui passionnera les cinéphiles et les amateurs de biographies. 

 Anderton

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