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vendredi 13 décembre 2013

La Route des Indes : académique, vous avez dit académique ?


En DVD et Blu-ray : Quatorze ans. C'est le temps qu'aura dû attendre le multi-oscarisé David Lean avant de reprendre la caméra après l'échec commercial de La Fille de Ryan (dont nous avons parlé ici). Et pour nous livrer son ultime film, pour lequel, outre sa casquette de réalisateur, il reprend celle de scénariste – qu'il avait quittée depuis Vacances à Venise en 1955 – et de monteur, sa formation initiale. C'est dire toute l'importance que revêt à ses yeux l'adaptation du roman d'E.M. Forster, écrivain britannique qui fit les beaux jours du cinéma de James Ivory dans les années 1980 : Maurice, Chambre avec vue, Retour à Howards End en témoignent. 

C'est peut-être là la cause d'un grand malentendu, car souvent associé aux oeuvres de l'Américain, le dernier film du cinéaste britannique fut affublé d'une tare : celle d'académisme. Or bien évidemment, à qui s'intéresse de peu au cinéaste britannique, il n'en est rien. La preuve par trois.

Académique, la peinture de l'Inde ?

C'est, comme son nom l'indique, tout d'abord un voyage. Un voyage physique et spirituel à travers un continent qui peu à peu va permettre aux protagonistes de se révéler à eux-mêmes. La vieille Angleterre est expédiée en 3 minutes, au tout début du film, et symbolisée par une agence de voyages ! Le voyage est également expédié en 3 plans, ahurissant de maîtrise et de fluidité. Puis vient le temps des Indes. Et là, David Lean, accompagné de son chef op attitré depuis Lawrence d'Arabie, Ernest Day, nous offre un somptueux livre d'images, entêtant, enivrant, fascinant. De Chandrapore aux grottes de Marabar, en passant les contreforts de l'Himalaya ou l'express serpentant à travers les forêts luxuriantes de l'Inde, le spectateur est enivré par la beauté du pays. Ce qui fait de La Route des Indes un des films esthétiquement les plus accomplis de son réalisateur.

Académique, l’exploration de l’âme humaine ?

A la beauté mystérieuse et secrète de l'Inde se superpose la découverte de la psyché des personnages. Véritable peinte de l'âme humaine, au style flamboyant et spectaculaire, Lean établit de sublimes correspondances entre les paysages et l’âme de ses personnages. La découverte impromptue d’un temple hindou au cours d’une ballade à bicyclette donne l’occasion à Lean de dévoiler la psyché de son héroïne. Face à ce temple aux statuaires érotiques, ce sont ses émois sexuels qui se libèrent, avec violence et surprise. Autre exemple, point d’orgue de l’intrigue : la fameuse scène des grottes de Marabar, où les deux héroïnes se trouvent confrontées à leur destin – l’une, au déclin de son existence, symbolisée par sa claustrophobie ; l’autre, à l’explosion de ses sens et de sa sexualité qu’elle réprimait, sous le coup d’un craquage d’allumette – allumette qui évoque soi dit en passant le plus beau raccord de l’histoire du cinéma de Lawrence d’Arabie, d’un certain… David Lean. 

On le voit : pas besoin de littérature, de dialogues psychologisants pour évoquer les soubresauts enfouis de l’âme humaine, juste les ressources de l’image, du montage suffisent à David Lean. Au point d’évoquer à la fois L’Avventura d’Antonioni pour l’inscription des personnages dans les décors, Le Narcisse Noir, de Powell et Presburger, pour l’attraction vénéneuse qu’exerce l’Inde sur la psyché de ses personnages, et La Leçon de Piano, de Jane Campion, pour la double violence des décors et des désirs féminins comprimés. Ajoutons la musique de Maurice Jarre, qui en contre-point contribue à catalyser et révéler les passions sous-jacentes des personnages.

Académique, le casting ?

Judy Davis, future égérie de Woody Allen, alors à l’orée de sa carrière, impose son allure fière, farouche, mystérieuse, et étonnamment sensuelle pour incarner Adela, cette Britannique pur jus prise entre l’étau des conventions et l’éveil de ses désirs. Dame Peggy Ashcroft, grande comédienne de théâtre, et que l’on a vue dans les premiers Hitchcock, joue sur toutes les subtilités de son jeu pour incarner un mentor féminin, à la fois extra-lucide et mystique, et qui se sait en fin d’existence. Magistrale composition pour lequel elle décroche un Oscar en 1984. 

A leurs côtés, trois acteurs dans des rôles a priori de second plan, mais capitaux à l’évolution de l’intrigue : Sir Alec Guinness, dans le rôle du professeur hindou Godbole, espiègle et in fine poignant, est inoubliable, et ce malgré son accoutrement à la Peter Sellers de The Party ; l’Indien Victor Bannerjee, vu notamment chez Satyajit Ray, dans le rôle de celui par qui le scandale arrive, plein de douceur, de tendresse, d’enthousiasme et de mélancolie ; enfin, James Fox, britannique lui aussi pur jus, mais dans un rôle à l’opposé de ceux qui le rendirent célèbre chez Losey : non l’aristocrate coincé, mais au contraire l’aventurier courageux, sincère et compréhensif.

Bref, vous l’avez compris, l’œuvre majeure d’un cinéaste finalement mal connu, qui paye le tribut d’être à la fois populaire et profond, considéré davantage comme un brillant technicien dévolu aux nécessités du grand spectacle que comme le peintre subtil et complexe des ressorts de la psyché humaine. En prenant cette Route des Indes, vous verrez qu’il n’en est rien. Très belle copie de l’édition Carlotta, accompagnée des commentaires du critique de Pierre Berthomieu, axés notamment sur la composition du casting et le jeu des acteurs.

Travis Bickle

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