Dossier

mardi 30 avril 2013

Mud : un goût de paradis retrouvé


En salles : En trois films – Shotgun stories, Take Shelter et donc Mud - Jeff Nichols s’est imposé sur la scène du cinéma mondial. Définitivement. Tout en s’inscrivant dans le sillon glorieux des Eastwood, Ray ou Malick – l’exploit n’est pas mince ! 

Avec son troisième film Mud – qui sort bizarrement quasiment un an jour pour jour après sa projection cannoise en 2012 – il approfondit les thématiques qui lui ont permis d’accéder au plus haut : sentiment de perte du monde, force des liens du sang, poids de la nature. Tout est là, dans Mud, mais présenté de manière encore plus ample et encore plus sereine. Car à travers un récit d’une simplicité biblique – le récit initiatique d’un jeune garçon qui le temps d’un été, face au monde adulte, ses trahisons, ses petits compromis, va grandir - Nichols est parvenu à construire un véritable film-monde. 


Film-monde autour d’un lieu quasiment unique

Le cadre ? Une île sauvage et paradisiaque, inondée de soleil et de végétation, à la fois havre de quiétude et de tension, brassée par les eaux du Mississipi. Deux enfants y côtoient un hors-la-loi, réfugié près d’un rafiot en suspension dans les arbres. Singularité d’un espace dans lequel vont se confronter les idéaux des gamins aux compromis des adultes, pas toujours bienveillants, pas toujours compréhensifs. Sans que la métaphore alourdisse l’ensemble, bien au contraire. Car c’est la qualité essentielle de Nichols : exprimer avec limpidité à travers le génie d’un lieu les tourments qui agitent souterrainement la conscience de ses personnages. A l’image de ces longs plans larges et fluides tournés à la steadycam, qui magnifient la majesté tourmentée du Mississippi.

Même si l’essentiel de l’intrigue se noue autour de la relation des deux enfants Ellis et Neckbone avec ce bandit, la narration se déploie tranquillement autour de multiples personnages : les parents d’Ellis, l’ex de Mud, des malfrats qui cherchent à se venger du meurtre passionnel commis par Mud, un voisin atrabilaire et mutique. Ce qui donne au film une ampleur narrative jusque-là pas abordée par Nichols. Et qu’il maîtrise parfaitement.

Lyrisme des grands peintres de l’Americana

Avec Mud, on retrouve le lyrisme du récit initiatique des grands auteurs américains – Twain, bien évidemment. Y affleurent aussi les grands classiques du cinéma américain, des plus évidents – La Nuit du Chasseur, La Forêt interdite – aux plus contemporains, désormais devenus des classiques eux aussi, par leur tranquille souveraineté – Un monde parfait ou Stand by me. Désormais, il faudra inscrire Mud dans la grande tradition narrative américaine, dans le grand récit de l’Americana. D’autant qu’en filmant un morceau d’Amérique contemporaine, Jeff Nichols filme à son œil défendant une Amérique en lambeaux, qui subit les effets de la crise, et qui cherche des moyens de survie. Chambres de motels, cabanes en bois, îlots marécageux constituent le triste théâtre contemporain de cette éternelle histoire d’enfants perdus dans ce monde d’adultes pas tout à fait... adultes. Et qui rappelle parfois Cogan, pour son arrière-plan de crise économique.

Matthew McConaughey, mythique !

Si vous doutiez de son talent, il faudra vous incliner. Car Matthew Mc Conaughey figure donc dans le panthéon du cinéma américain. En prêtant ses traits à la figure de Mud surgie des limons du Mississippi, il fait oublier tout le reste de sa carrière – ou presque, Killer Joe mis à part. Comme s’il s’agissait d’une renaissance. A la fois démoniaque et immature, tatoué comme un serpent et doté d’un accent à couper au couteau, capable de sauvagerie et en quête de chimères d’adolescent, il impose une figure inoubliable. Comme si Robert Redford avait incarné Robinson Crusoé. Clin d’œil au grand Malick ? Après lui avoir soufflé Jessica Chastain sur Tree of Life, Jeff Nichols lui reprend deux comédiens : Tye Sheridan, dans le rôle du gamin principal, très juste, et jamais ostentatoire. Et Sam Shepard, en allusion probable aux Moissons du ciel, qu’on est très heureux de retrouver dans un second rôle digne de ce nom, dans le rôle d’une vieille baderne solitaire et mutique, mais tutélaire, qui pêche les poissions avec sa carabine…. ! Et si les femmes n’ont pas le premier rôle, elles ont un rôle essentiel, notamment Reese Witherspoon, en idéal féminin chimérique, en principe de réalité amoureuse… Elle y est déchirante.

Bref, même si l’on peut regretter un final, certes majestueux, mais dont la tonalité va à rebours du reste du film, Mud rappelle par bien des aspects le goût du paradis perdu, celui du cinéma américain des années 70 retrouvé, celui de l’enfance à jamais trahie, celui des amours à jamais consommées…

Travis Bickle



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