Dossier

lundi 8 avril 2013

The Grandmaster : Il était une fois en... Chine


En salles : The Grandmaster, c’est lui, c’est WKW ! Vingt ans après la découverte en France de ses premiers films (avril 1994, je me souviendrai toujours de toi, salle La Bastille, où je découvris sur grand écran, par hasard, Chunking Express, enivré par la réalisation organique calée sur le rythme grouillant de Hong Kong et celui lancinant et euphorique de California Dreamin des Mamas and papas…), Wong Kar Wai domine majestueusement son art, en cultivant sa personnalité et en repoussant davantage les limites de sa mise en scène. Pas une de ses réalisations, des plus décriées – Blueberry Nights – aux plus acclamées – In the mood for love – des plus courtes – saisissant court-métrage La Main dans le film Eros co-signé Soderbergh et Antonioni – aux plus longues et capiteuses – 2046 – n’aura autant exhalé de volutes temporelles, parcouru de boucles spatiales et sublimé ce qu’on appelle communément le cinéma.

Dans la stratosphère des meilleurs films des années 2000

Bien évidemment, The Grandmaster n’échappe pas à la règle. Destiné à régner très longtemps dans le haut du top 10 des meilleurs films des années 2000, il constitue le chaînon manquant entre Les Cendres du temps et 2046. Par rapport au premier, on y retrouve les arts martiaux : après le wu xia pan (le film de chevalerie), le kung fu. Mais plutôt que de s’attacher à l’attente des combats et leurs conséquences sur les sens, le cinéaste aborde son sujet de plein fouet.  Trois combats, filmés de main de maître, sur 2 heures de film, c’est peu, certes, mais filmés à la WKW, on en redemande ! 



A 2046, WKW emprunte son goût et sa sensibilité pour explorer les boucles temporelles sur laquelle se fonde sa généalogie du kung fu (en gros, 20 ans, de 1938 à la fin des années 50), sa fétichisation des corps et des objets, son incomparable sens du rythme et du tempo, qui alterne accélération et suspension. Et pour cenrter son intrigue sur une tragique histoire d’amour, d’un couple trompé par les avatars de l’amour et du temps.

Biopic vu par un éternel romantique

Mais ce qui frappe dans The Grandmaster, c’est tout d’abord le fait que le film s’inscrive dans un genre bien précis : le biopic – pour mieux le détourner, rassurez-vous ! Un biopic centré sur la figure d’Ip Man, notable chinois, maître du kung fu, perpétuel exilé dans son pays – il doit fuir Foshuan, sa cité natale après l’invasion japonaise de 1938, puis se réfugier à Hong-Kong à la fin de la guerre civile – perpétuel amoureux à la quête de son seul amour, Gong Er, sa sublime rivale, qui mourra seule et exilée, de l’autre côté. On le voit : WKW se plaît une fois de plus à tisser des liens et des harmoniques secrets entre deux êtres éternellement écartelés. 

Car WKW ne serait pas WKW sans son éternel romantisme. Frôlements, voix-off, musique, ralentis, accélérés, diffractions de la lumière, chutes de neige ralenties, rideau de pluie torrentielle, tout concourt à sublimer la nostalgie inhérente au cinéma de WKW. Et à suspendre son cours – le GRAND sujet de WKW : comment à travers les procédés qu’offre le cinéma maîtriser le tempo, ralentir le cours du temps ?

Autre nouveauté : si ses précédents opus pouvaient se laisser aller à une certaine volupté dans la restitution de la nostalgie, The Grandmaster interroge quelque chose de nouveau chez WKW : l’idée de la transmission. Comme une possible réponse à l’insondable nostalgie qui habite ses personnages, son œuvre, et le cinéaste lui-même. Que ce soit à travers la figure de Bruce Lee, qu’on aperçoit en filigrane, formé par Ip man, ou la création d’une école de formation à Hong-Kong ou la quête….

Entre horizontalité et verticalité


Mais là où l’art consommé de la mise en scène de WKW m’achève, c’est qu’il a transposé dans sa mise en scène les 2 principes sur lesquels repose le kung fu : l’horizontalité et la verticalité. En filmant à la fois le souffle de l’Histoire, une fresque historique qui balaye la Chine des années 30 à la fin des années 50 ET la profondeur de nos souvenirs, la méditation inhérente aux afflux de souvenirs et à la mélancolie de ses personnages.

En mixant les 2, WKW livre une œuvre éblouissante. A la fois biopic, fresque historique, tragédie d’un amour impossible, et film de kung fu, The Grandmaster est un film d’une richesse incomparable – peut-être le plus ambitieux de son auteur, dans sa volonté de repousser les limites de son savoir-faire – déjà très élevé – et d’embrasser plusieurs sujets à la fois, le tout en à peine 2 heures. Le risque ? Qu’un tel concentré de beauté – il faudrait ici citer la lumière signée Philippe Le Sourd, ou bien la magnificence des costumes et des décors, jamais ostentatoires, juste sublimés ! – nous enivre, nous saoûle !

Il était une fois... en Chine

In fine, la référence ultime qui nous vient à l’esprit, c’est évidemment celle d’une autre fresque individuelle et collective, où le destin des individus se joue à l’échelle d’un pays et d’un genre cinématographique, dans les volutes trompeuses de la mémoire et celles plus confortables de l’opium : Il était une fois en Amérique, dont WKW emprunte des extraits de la BO signée Ennio Morricone. 

Alors, oui, on a bien fait d’attendre. Un tournage étale sur 3 ans, 12 mois d’entraînement pour les acteurs peu rompus aux arts martiaux, et un bras cassé pour Tony Leung, un mois de tournage rien que pour le 1er combat sous la pluie, une méticulosité qui oblige le cinéaste à retourner certains plans plusieurs mois après avoir été fixés sur la pellicule, ou bien à filmer un contre-champ à un plan tourné plusieurs mois avant… 

Travis Bickle
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