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lundi 29 avril 2013

INTERVIEW - Gilles Jacob se souvient : jury cannois, starlettes et trous de mémoire (1/2)


Artistes : L'agenda de Gilles Jacob est chargé en cette fin avril 2013, entre les derniers préparatifs pour le Festival de Cannes et la sortie d'un livre, joliment intitulé Les Pas perdus, chez Flammarion. Dans ce recueil de souvenirs, écrits comme des haïkus (ou des tweets !) sur le mode du "Je me souviens" de Georges Pérec, l'auteur évoque quelques moments marquants de sa vie, abordant aussi bien le cinéma que la littérature, l'actualité, la publicité, le sport... Autant d'éclats de mémoire, tantôt futiles, tantôt graves, souvent joyeux et touchants, racontés avec beaucoup de style. C'est l'ouvrage d'un amoureux de la vie et des mots que le lecteur prend plaisir à suivre dans ses vagabondages. 

Gilles Jacob a accordé à Cineblogywood un entretien dans ses bureaux parisiens. Découvrez l'intégralité de l'interview audio ci-dessous ainsi que la première partie de la retranscription.

Cineblogywood : vous souvenez-vous de votre dernier trou de mémoire ?
Gilles Jacob :
[rires] Alors, là ! Cela m'arrive tout le temps ! Vous savez, quand on avance en âge, la première chose qui disparaît, ce sont les noms propres. On finit par les trouver si on a le prénom. La mémoire, c’est très mystérieux. Il y a des couches successives et ce ne sont pas forcément les couches qui se rapprochent de la surface qui sont les plus faciles à détecter. Au contraire, les couches profondes viennent plus facilement, notamment tout ce qui touche à l’enfance et à l’adolescence. J’ai essayé dans ce livre-là de mélanger des événements importants et des petits faits de la vie quotidienne dont on ne se souvient pas : l’homme qui a marché sur la Lune pour la première fois et une gamine qui joue à la marelle dans la cour de l’école. C’est le mélange de tout ça qui, j’espère, présente un intérêt.



Cineblogywood : vous souvenez-vous du livre qui vous a donné envie d’écrire ?
Gilles Jacob :
Il y en a eu beaucoup mais celui qui m’a beaucoup marqué, c’est Paludes d’André Gide. Il me correspond tout à fait. C’est une sotie, c’est-à-dire une sorte de satire de la société bourgeoise, qui tourne en rond. "Qu’est-ce que tu fais ? J’écris Paludes"… C’est un peu les Vitelloni de Fellini, à la mode "esprit français".

Cineblogywood : vous souvenez-vous des actrices qui lavaient leurs pulls avec Woolite ?
Gilles Jacob :
[rires] Ah non, pas du tout ! Etaient-ce des actrices genre Viviane Romance, c’est-à-dire des très belles femmes avec une poitrine voluptueuse qui prenaient des tricots une taille ou deux en dessous pour faire ressortir ladite poitrine ?

Cineblogywood : Pas tout à fait. Il y avait notamment Catherine Deneuve et Isabelle Adjani…
Gilles Jacob :
Ah, magnifique ! Maintenant, ça me revient : le pull bleu bleuet qui allait avec les yeux myosotis d’Isabelle Adjani.




Cineblogywood : vous souvenez-vous d’une fête cannoise dont vous ne vous souvenez plus du déroulement ?
Gilles Jacob :
Toutes parce que je les fréquente assez peu. Ce sont des lieux excessivement bruyants, sombres, où il y a un monde fou, où pour parler à une personne il faut hurler dans l’oreille. Impossible d’accéder au buffet si on veut boire un verre. La dernière à laquelle j’ai assistée, c’était une fête où l’on me remettait un trophée italien. Je me rappelle très bien que j’ai stoïquement assisté à toute la cérémonie, remercié de mon mieux et puis, pfuiiit, j’ai disparu. D’ailleurs, personne ne l’a remarqué. C’est ça l’avantage de connaître les sorties de secours !

Cineblogywood : vous souvenez-vous de votre dernier match de tennis ?
Gilles Jacob :
Je ne me souviens pas du dernier mais je me souviens que j’ai arrêté il y a plus de vingt ans pour des problèmes de dos. Le tennis, c’est un sport très, très violent pour les articulations et ça ne m’intéressait pas de faire des balles du fond du cour de vieux monsieur.

Cineblogywood : vous souvenez-vous de la première starlette dont vous êtes tombé amoureux ?
Gilles Jacob :
Cela pouvait être Mylène Demongeot, Pascale Petit, Colette Déréal…

Cineblogywood : Il y avait aussi quelques Italiennes, j’ai l’impression…
Gilles Jacob :
Bien sûr, il y avait des Italiennes magnifiques mais ce n’était pas des starlettes, c’était déjà des comédiennes. Laura Antonelli… Et une autre dont je me souviens bien du visage qui jouait dans Les Garçons de Bolognini… Antonella Lualdi ! Ravissante personne. Ah, si on part sur les starlettes, vous n’êtes pas couché !

Cineblogywood : alors, comme je n’ai que quinze minutes, je vais enchaîner ! Vous souvenez-vous de votre première émotion cinématographique ?
Gilles Jacob :
J’avais huit ou neuf ans. Ce n’était pas Blanche-Neige, dont la sorcière a effrayé tous les enfants de ma génération, mais un film qui s’appelait Feu, de Jacques de Baroncelli. Un capitaine de navire de guerre, joué par Victor Francen, acteur célèbre à petite barbiche bien taillée, devait tirer sur un cargo où se trouvait des gangsters et où s’était retrouvée embarquée par hasard sa bien-aimée. C’était cornélien. Pour un petit gosse de huit ans, je vous assure que ça marque. Je l’ai vu au cinéma Le Paris, en bas des Champs-Elysées, une salle qui n’existe plus aujourd’hui.


Cineblogywood : vous souvenez-vous de la dernière fois où vous avez empêché un jury cannois d’imploser au moment des délibérations finales ?
Gilles Jacob :
Ils n’implosent pas tellement. Au contraire, c’est tout l’art des présidents de jury, ils sont assez confraternels : ils discutent, ils ne sont pas d’accord, ils essaient de convaincre mais il n’y a jamais d’éclats de voix. Non, ce qui m’a le plus stupéfait, c’est quand Jerzy Skolimowski, qui était membre du jury [en 1987, NDLR] et qui défendait un film d’auteur très pointu, apprend tout à coup que son fils aux Etats-Unis a fait une tentative de suicide. Gravissime. Départ tout de suite. Il fallait lui trouver un avion, une voiture pour l’aéroport... Et quand il a vu qu’on avait assuré tout ça et qu’il fallait attendre la voiture encore un quart d’heure, il s’est remis aux délibérations comme si de rien n’était. Il faut du sang-froid.

Cineblogywood : il y a une anecdote avec Georges Simenon, qui présidait le jury en 1960 et qui a quitté les délibérations car les jurés n’étaient pas d’accord avec son choix pour la Palme d’or. Il a accepté de revenir à la condition de pouvoir convaincre chaque juré [et La Dolce Vita, le film qu’il défendait, a reçu la Palme d’or – lire l’article du Monde
Gilles Jacob :
Je ne savais pas pour Simenon. Il y a eu à peu près la même chose pour Kirk Douglas [président du jury en 1980, NDLR] qui, une fois que le jury a pris sa décision, est retourné dans son hôtel qui n’était pas tout près de Cannes. Et quand les jurés, suite à un remords, ont voulu délibérer à nouveau dans la nuit, il a refusé de revenir en disant : "C’est voté, c’est voté".

Suite et fin de l'entretien mardi 30 avril. Publication à 11h.


Retour sur une rencontre
La parution des Pas perdus nous offrait l'occasion rêvée de rencontrer Gilles Jacob. C'est justement à ce titre que je l'ai contacté mi-mars en DM sur Twitter (oui, je ne suis pas peu fier d'être suivi par @jajacobbi). Après quelques échanges et un peu de suspense, le président du festival de Cannes nous a accordés quinze minutes d'entretien à ses bureaux parisiens. A notre question sur la possibilité de l'enregistrer en vidéo ou en audio, il a répondu : "La voix !" De toute façon, tout nous allait. L'ami Travis Bickle, qui devait m'accompagner, a finalement été retenu par son boulot (la plaie du blogueur !). Je pénètre donc seul dans le grand bureau de "Citizen Cannes". J'avoue ne pas avoir l'esprit à admirer les affiches, photos et dessins encadrés sur les murs. Je distingue juste un long meuble rempli de livres, principalement consacré au 7e art. Avec une grande courtoisie et beaucoup de prévenance, Gilles Jacob m'invite à m'asseoir et me laisse démarrer les enregistrements sur mes deux smartphones (ceinture-bretelles sur ce coup-là !). Son visage me paraît grave. J'imagine qu'il se demande à qui il a affaire. Je me lance pour la première question. Il rit. S'ensuivent quinze minutes de promenade passionnante dans ses souvenirs. Puis, fétichisme du cinéphile oblige, l'entretien se termine par une gentille dédicace (c'est-à-dire qu'il me dédicace l'un de ses livres, et non l'inverse) et une séance photo express (il choisit de poser "entre Monica et Truffaut" - le flou, c'est l'émotion du photographe). Gilles Jacob me raccompagne jusqu'à l'ascenseur, toujours aussi prévénant. Derniers mots échangés, poignée de main, sourire. Plus qu'un grand Monsieur, un honnête homme.

Anderton
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