Dossier

samedi 15 novembre 2014

Bande de filles et Chante ton bac d'abord : des jeunesses françaises


En salles : Actuellement sur les écrans, deux films, très différents, abordent tout deux le thème de l’adolescence : Bande de filles et Chante ton bac d'abord. Dans les cités de la banlieue parisienne chez des jeunes filles d’origine africaine, ou à Boulogne-Sur-Mer, les problématiques qui se posent varient énormément, bien sûr. Mais dans les deux cas, on traite des questions liées à l’adolescence, cette période de changements, de doutes, et de choix primordiaux, qu’on doit faire alors qu’on sort tout juste de l’enfance, et qui vont déterminer le reste de la vie. 


Surprenant et délicieux

Chante ton bac d’abord est un film singulier : ça commence comme un documentaire et d’un coup, alors qu’on ne s’y attend pas, ça devient une comédie musicale. C’est un film surprenant, charmant et souvent émouvant, sur l’adolescence d’un groupe d’amis, en région (bah ouais, morray, on ne dit plus province, aujourd’hui). On sourit beaucoup, on rit de temps en temps, et on est ému, parfois, notamment lorsqu’on suit le désarroi de ce père qui voit avec angoisse sa fille choisir une filière artistique. 

Je recommande fortement d’aller voir Chante ton bac d'abord, tant qu’il passe encore sur les rares écrans qui ont choisi de le diffuser. Mais c’est sur Bande de filles que j’ai décidé de m’attarder.

Itinéraire d’une enfant pas vraiment gâtée

Dans Bande de filles, on suit les pas de Marieme (Karidja Touré, éblouissante), jeune fille d’une cité de Cergy, qui se voit refuser l’entrée en seconde. Un drame, pour elle, car les perspectives sont étroites : le CAP, ou le travail comme femme de ménage dans la société où travaille sa mère. Elle fait alors la connaissance d’une bande de trois filles, grandes gueules, un peu cailleras, sexy, et cette rencontre va changer sa vie. 

Bande de filles raconte la métamorphose, les métamorphoses, même, de Marieme, qui va devenir Vic, et tenter de "faire ce qu’elle veut", comme le lui intime sa copine Lady (Assa Sylla, géniale) dans une scène très forte. Et s’affranchir, ainsi, du joug de la micro société patriarcale et réactionnaire auquel elle est soumise, symbolisée par son frère Djibril, dominateur, intolérant et violent (l’inquiétant Cyril Mendy). 

Un fil rouge, la justesse

Plus qu’un film sur l’adolescence, Bande de filles aborde, avec justesse, de nombreux sujets. Le spectre est large, en effet : la place des femmes dans les cités, mais plus généralement dans la société, l’intégration, le passage à la vie d’adulte, l’émancipation, l’influence du groupe (cette fameuse "peer-pressure" dont nous parle Kendrick Lamar dans Good kid, M.A.A.D city). Les choix que l’on fait, et les conséquences qu’ils peuvent avoir, aussi... Le film parle surtout de ces jeunes des cités, cette génération qu’on pourrait croire perdue mais qui déborde de talents, à qui la France tourne le dos, car elle préfère regarder ailleurs. Pourtant, quand Djibril, le frère de Marieme l’invite à partager une partie de foot sur playstation – dans ce qui sera son unique geste tendre à son égard –, il lui propose de prendre le Brésil. Mais elle choisit la France...

Soyons honnêtes, le film manque parfois de nuances, notamment dans sa description assez sombre des jeunes mecs de la cité. Rares sont les personnages masculins à tirer leur épingle du jeu. So what ? C’est le point de vue, forcément subjectif, de Céline Sciamma, et j’avoue que je m’y range assez facilement : je pense aussi que dans les cités, comme ailleurs, by the way, les mecs sont pires que les meufs… 

Rihanna et Soulages

Bande de filles est un énorme coup de cœur. Magnifique visuellement, car Céline Sciama prend le parti de la beauté : sa banlieue n’est pas terne, elle éclate de couleurs, de bleus, et surtout de noirs, bien sûr, dans une monochromie de personnages quasi-soulagienne, presque inédite dans le cinéma français. Intéressant sociologiquement, aussi, dans ce qu’il nous dit de la vie des femmes dans les cités, et des choix qu’elles sont presque contraintes de faire, pour s’extraire de leur condition et échapper à la domination des hommes. 

Puissant cinématographiquement, tant le récit de l’évolution de Marieme/Vic est maîtrisé : les différentes étapes de sa vie sont autant de séquences, séparées les unes des autres par des panneaux noirs, durant de longues secondes, avec la musique de Para One (dont il faut souligner l’excellent travail sur cette BO) en fond sonore. Et quand les quatre filles chantent Diamonds de Rihanna (in-extenso, fait assez rare pour être souligné), dans leur chambre d’hôtel, elles nous offrent tout simplement la meilleure scène de l’année, qui nous plaque un énorme sourire sur la gueule pendant 3’45. 

Fred Fenster


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