Dossier

jeudi 13 novembre 2014

Michel Ciment (2/2) : Kubrick, Kazan, Rosi et les autres


A lire : Un ouvrage de Michel Ciment, c'est toujours un événement. D'autant qu'avec Le cinéma en partage, co-rédigé avec NT. Binh, le célèbre critique se raconte. Et il revient sur quelques-uns de ses cinéastes fétiches.  


L'une des marques de fabrique de Michel Ciment, outre ses interviews maousse avec les cinéastes, c'est la proximité, la complicité, voire l'amitié qu'il est parvenu à tisser avec certains d'entre eux. Et qui s'appuie sur un constat : "Les cinéastes sont particulièrement reconnaissants et attentifs aux gens qui aiment leurs films quand ils sont au creux de la vague" Complicité qui donnera lieu à une série de monographies qui font désormais référence.

La première d'entre elles, c'est celle consacrée à Francesco Rosi, devenu un ami, et le choc qu'a été pour lui la découverte en 1962 de Salvatore Giuliano ; "J'ai noué avec lui un rapport plus étroit qu'avec les autres". Un dialogue qui s'étend jusqu'à nos jours, avec un cinéaste relativement mal aimé par la critique. Et dont l'oeuvre, au-delà de tout manichéisme, reflète l'évolution politique et sociétale de l'Italie de l'après-guerre avec maestria.

Ensuite, il y a Elia Kazan : "Quand j'ai vu Sur les quais, j'ai eu l'impression d'un séisme". "Kazan est un genre de phénix qui n'a cessé toute sa carrière de renaître de ses cendres." Bien sûr, tous les sujets ont été abordés avec franchise, même la délation, ce que lui a reproché Michel Ciment, ce qui n'a pas obéré sa relation avec le cinéaste, car il a "toujours détesté les boucs émissaires". Ce qui fascine en lui, c'est la grande curiosité intellectuelle de l'auteur de L'Arrangement.

Paradoxalement, vient ensuite la figure de Joseph Losey - aux antipodes de Kazan, car victime du mccarthysme. Jamais Losey n'en a voulu à son Kazan. Même si Michel Ciment raconte comment Losey, président du jury Cannes 1972 s'est opposé à ce que Les Visiteurs, de Kazan, décroche un prix. Et ce malgré les propos élogieux de Losey à l'égard du film ! Ce que déplore Michel Ciment à l'égard du cinéaste, c'est qu'il n'ait pas renié son engagement stalinien, au point de refuser de soutenir des dissidents dans les années 70. Petit détail, qui aurait pu couper court à cette monographie : "Il buvait beaucoup, et mon problème était de rester lucide". Petit scoop, au passage : le personnage de M. Klein provient d'un témoignage d'un très réel M. Klein, visible dans Le Chagrin et la pitié.

Ah, Stanley Kubrick ! C'est la grande affaire de Ciment. Cela paraît évident désormais, mais à l'époque, il était difficile d'appréhender Kubrick dans sa globalité. Michel Ciment l'a fait ! "Il fallait que j'arrive à démontrer que Kubrick était un auteur". Une volonté née du choc post-2001 L'Odyssée de l'espace : "J'ai déambulé dans les rues de Londres pendant 2 heures. Je n'arrivais pas à rentrer à l'hôtel pour aller me coucher".

Ce qui lui a permis de nouer "non pas une amitié, mais une certaine proximité, une confiance, qui le faisait m'appeler 3 ou 4 fois par an ». L'acte décisif de cette relation ? Elle naît en 1976 lorsque Michel Ciment prédit un triomphe critique et commercial à Barry Lyndon en France, alors qu'il subissait un échec cinglant aux US et au UK. "Cela a provoqué un rapprochement décisif entre nous".

Objectif : montrer "visuellement la cohérence de son univers et en faisant des rapprochements entre les plans". Au passage, il démythifie la personnalité de Kubrick : tout en refusant de le banaliser, "c'était un homme qui avait une vie de famille très réelle et très intense". Au final, Kubrick lui apparaît comme "une météorite qui est tombée dans l'histoire du cinéma".

Publié à 30.000 exemplaires, son ouvrage consacré au réalisateur de Shining est un hit commercial, comme le Hitch-Truffaut et le Tex Avery de Patrick Brion. Et est étudié dans les universités de cinéma américaines, comme le lui révèlera Alexander Payne.

Même projet que le Kubrick pour son ouvrage consacré au réalisateur d'Excalibur, John Boorman : "Je souhaitais montrer l'unité du cinéaste" qui passe d'un genre à l'autre. Avec pour choc initial Le Point de non-retour, "un film sidérant". "Tous ses personnages font des châteaux en Espagne et rêvent de choses à accomplir, ce qui finalement précipite leur chute". Au final, sûrement l'ouvrage le plus complet, Boorman pas avare de ses propos : "Il est probablement de tous les cinéastes que j'ai rencontrés l'homme le plus complet".

Jerry Schatzberg est un cas un peu à part, car Ciment se donnait pour objectif de faire connaître son travail de photographe, mal connu en France à l'époque (début des années 80), à travers une exposition et un livre. Résultat : "le seul livre au monde" consacré au cinéaste, aux début fulgurants – Needle Park, Portrait d'une enfant déchue, L'Epouvantail.

Et puis, il y a Theo AngelopoulosLe choc initial ? La découverte du Voyage des comédiens, à la Quinzaine des Réalisateurs à Cannes en 1975, suivie d'une ovation de 20 minutes."Un cinéaste qui a admirablement tenu la distance" jusqu'à sa "stupide" disparition, "une perte immense". Et Michel Ciment d'envisager une édition plus complète et définitive de la monographie qu'il lui a déjà consacrée.

Enfin, il y a Jane Campion, suivie depuis son tout premier film. Nous avons rendu compte de l'ouvrage que lui a consacré Ciment, Jane Campion par Jane Campion.

De même que le cinéma est constitué de projets non réalisés, on peut rêver aux monographies que Michel Ciment n'a pas – encore ? - écrites : une commande d'une biographie consacrée à Jean-Luc Godard, mais "je n'avais pas le courage d'écrire un ouvrage de 900 pages sur quelqu'un qui allait me cracher au visage quand j'aurais terminé le livre !". Ou bien à son rêve : "Avoir quelques années de libres et de faire un livre sur Alain Resnais".

Enfin, on notera quelques cinéastes qui l'ont déçu après avoir été admirés : Andrezj Wajda (bien qu'en nette regain de forme depuis Tatarak), Glauber Rocha, Alain Tanner, John Frankenheimer, Carlos Saura. Enfin, quant à la période contemporaine, "sans jouer les nostalgiques, j'ai du mal à citer des découvertes majeures depuis 10 ans". (Jeff Nichols, Nuri Bilge Ceylan, Critian Mungiu, Nicolas Winding Refn, Steve Mc Queen, Bruno Dumont et les grands Coréens).

Documentaires 

Dans la suite logique de son activité d'écrivain, Michel Ciment a réalisé trois documentaires, basés sur des entretiens au long cours. 

Billy Wilder, un homme à 60% parfait (1980)
Une chance ! "Il était plutôt sympathique, mais n'aimait pas particulièrement les critiques". "Il était très directif, il mettait vraiment en scène notre film". Et Michel Ciment de raconter un dîner savoureux en compagnie de Billy Wilder, son quasi-homonyme William Wyler et George Cukor.

Outsider, Kazan (1981)
Dans la foulée du précédent – facile à tourner en raison de ses relations avec le réalisateur.


All about Mankiewicz (1983)
A l 'origine : un reportage pour L'Express, sur le tournage du Limier : "C'est peut-être l'entretien qui m'a le plus impressionné de ma vie". A telle enseigne que le documentaire s'est avéré deux fois plus long que prévu, Mankiewicz se montrant très bavard, brillant et percutant.


Les documentaires pas faits ? Un consacré à John Huston – ainsi qu'une biographie. Finalement, restés à l'état de projets, faute de moyens suffisants.

Anecdotes en vrac

Dans Le Cinéma en partage, Ciment revient sur quelques rencontres :

- Robert Bresson, qui lui avoue avoir vu la veille Rien que pour vos yeux : "Il y a une séquence de toute beauté dans ce film. J'ai vraiment été impressionné : il y a une descente à ski avec le poudroiement de la neige que j'ai trouvé magique".
- Pialat, interpellé à la sortie de la projection de Van Gogh à Cannes en 1993 : "Ce film-là ? Mais il ne vaut rien !"
- Satyajit Ray, pour évoquer sa face sombre, et dont il regrette qu'il n'ait pas eu un mot pour soutenir un autre génie du cinéma bengale, Ritwik Ghatak. Attitude qu'il rapproche de celle d'un Truffaut à l'égard de Sautet, même s'il existe une lettre qui témoigne de son admiration pour Vincent, François, Paul et les autres.
- Nagisa Oshima, dont il regrette qu'il n'ait jamais eu de Palme, et qui a été confondu avec Imamura, consacré en 1983, année où il était également en compétition avec Furyo, et à qui on a annoncé par méprise qu'il avait remporté la Palme... 
- Federico Fellini, qui imitait sa bonne au téléphone pour se faire passer absent.
- Leonard Kastle, qui s'évanouit devant un plat de boudin noir, une fois que lui avait été expliqué qu'il s'agissait de sang coagulé, lui, le cinéaste des Tueurs à la lune de miel !!
- A propos d'Eastwood : à part lui, Allen, Scorsese et Malick, "pour toute cette génération fabuleuse des années 1970, on pourrait presque reprendre l'expression de génération perdue".
- Raoul Ruiz, dont il est à l'origine d'un film, La vocation suspendue : en raison de son arrivée en retard à un rendez-vous commun, le cinéaste chilien ouvre un livre de Klossowski, et décide illico de l'adapter.
- Serge Gainsbourg, un cas très particulier. Pour une interview, "on est arrivé à 10 heures, et on est restés jusqu'à 5 heures du soir, pause déjeuner incluse. (…) Cela ne m'est jamais arrivé de ma vie, un tel accueil et une telle durée d'entretien". 


Le cinéma en partage, Michel Ciment, entretiens avec N. T. Binh, Rivages.

Travis Bickle
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