mercredi 18 février 2015

American Sniper : filmer l’homme derrière la légende !


En salles : Clint Eastwood, 84 ans, avec 300 millions de dollars au box-office US, pulvérise ses précédents records (Gran Torino et Impitoyable), décroche 6 nominations aux Oscars, avec un film pas aimable du tout, aride, et complètement eastwoodien, American Sniper. Il se paie même le luxe de déclencher une polémique idéologique, qui risque malheureusement d’éclipser les qualités d’un film bien plus secret et plus ambigu que ne le laissent penser ces papiers rageurs, dont on sent juste qu’ils n’ont qu’un objectif : sniper définitivement celui qui fut en 2012 un soutien marquant au candidat républicain pendant la campagne présidentielle. Quitte à oublier le cinéaste. Qui pourtant ajoute là à sa légende un chef-d’œuvre supplémentaire.


Genre déjà abordé

Avec American Sniper, Clint Eastwood aborde en tant que réalisateur la guerre pour la troisième fois, après Le Maître de guerre (1987) et le diptyque Mémoires de nos pères/Lettres d’Iwo Jima (2006). Abordée sur un mode sarcastique pour le premier, élégiaque et critique pour le second, elle sert ici de cadre : pas de discours politique, pas de valorisation ou de glorification d’un camp contre un autre, bien qu’effectivement située en Irak. La preuve ? L’intrigue serait parfaitement transposable au terrain dans un autre cadre, comme celui de la Seconde guerre mondiale, par exemple. Ce qui vide d’autant les jugements idéologiques émis à l’encontre du film.

Les ressorts ambigus de l’héroïsme

Nouveauté dans le dernier film d’Eastwood : c’est la première fois qu’il adapte une autobiographie. Passé entre les mains de David O’Russel et de Steven Spielberg, le récit se concentre sur Chris Kyle, un soldat US originaire du Texas, qui va se révéler pendant la campagne irakienne un tireur d’élite hors pair, crédité par le Pentagone de 160 exécutions, et par lui-même, de plus de 250. Au point de devenir prisonnier de sa légende. Et d’être surnommée par ses congénères The Legend. Car tel est le sujet du film : la tension qui cohabite au sein d’un personnage entre sa part d’héroïsme et sa part d’humanité. 

American Sniper à ce titre ne déroge pas à la vogue actuelle des super-héros. Chris Kyle, tributaire de sa condition de sniper, qu’il s’est choisie lui-même, a du mal à s’en extirper. Au point de perdre son humanité. Vis-à-vis des siens et de lui-même. Plus qu’un énième film de guerre, American Sniper est une profonde réflexion sur les ressorts ambigus de l’héroïsme. Et qui revient pour Eastwood à filmer l’homme derrière la Légende. Car pour la première fois depuis bien longtemps, nulle trace ici dans l’intrigue de journaliste, artiste ou photographe, en charge d’écrire une histoire ou de témoigner, comme dans Impitoyable, Minuit dans le jardin du bien et du mal ou même Sur la route de Madison : Chris Kyle est face à lui-même ; à charge pour Clint Eastwood-réalisateur d’en éclairer le zones d’ombres et de lumière, d’en écrire la légende.

The Legend, tel est son destin

Le temps d’une scène inaugurale et d’un cut magistral, Clint Eastwood parvient à donner corps à cette tension qui habite son personnage. Au tout début, lorsqu’il met en joue un enfant et sa mère dans la rue de Falloujah, le montage cut nous fait passer subitement 30 ans en arrière, au moment même où le protagoniste tue avec son père son premier chevreuil dans une forêt du Texas. Amorce d’un flashback d’une vingtaine de minutes sur l’enfance et l’adolescence de ce redneck bas de front, sur le terreau de son habitus et qui explique en partie la situation dans laquelle il se trouve en Irak. En revenant au présent, son héros, en choisissant de ne pas tirer ou de tirer, fait un choix crucial et déterminant et se choisit un destin. Pour devenir The Legend, à son corps défendant.

A cet instant, il croit rester fidèle aux préceptes paternels, issus de la Bible : ni Agneau, ni Loup, il se vit en Chien de berger, avec pour mission de protéger son foyer, sa patrie. Mais à quel prix ! Celui de croiser son frère revenir brisé du front ; celui de retrouver ses amis estropiés, amputés, défigurés ; celui de l’éloignement géographique de sa cellule familiale. Et surtout, celui du déclenchement d’un processus de dépersonnalisation et de déshumanisation progressive. Devenu machine à tuer, véritable psychopathe, il retourne trois fois sur le front irakien. 

C’est l’occasion pour le réalisateur de Impitoyable de revenir à un de ses thèmes favoris : la dénonciation de la violence et le danger que représentent les armes. Eh oui... A l’instar d’une scène de tension inouïe, au cours de laquelle Bradley Cooper joue avec un revolver dans sa cuisine, face à sa femme et ses enfants, sans qu’on sache bien 1/ si c’est un vrai revolver 2/ s’il est chargé ou non...

Majesté de la réalisation

Pour accompagner ce processus de dépersonnalisation, Eastwood déploie un formidable jeu de mise en scène sur le double et le reflet. En traquant inlassablement son alter ego sniper irakien, c’est lui-même que traque Chris Kyle. En prenant une balle dans un rétroviseur qui vient briser son reflet, c’est une part de lui-même qui disparaît. En restant hagard face à un téléviseur éteint qui ne projette que qu’une ombre quasiment invisible de lui-même, c’est lui-même qui s’éteint. Tel semble être le prix à payer, semble chuchoter Eastwood : une insondable solitude. Et la mort. Et c’est là que réside en clair obscur la part d’ombre de ce film finalement bien plus secret qu’il n’y paraît...

Parallèlement, Clint Eastwood déploie une grammaire cinématographique qu’on ne lui avait jamais vu aussi étendue et généreuse : plans d’ensemble, vues aériennes, plongées, contre-plongées, travelings caméra à l’épaule, il fait preuve d’une vigueur dont les derniers opus, empreints d’un classicisme certes majestueux – J. Edgar, L’Echange - étaient néanmoins dépourvus. A quoi s’ajoute un travail extrêmement élaboré sur le son pour nous immerger dans la tête du héros, qu’il soit en guerre en Irak, ou en guerre au foyer. Sans oublier la lumière – signée as usual Tom Stern – qui sous-expose les tonalités ensoleillées d’Irak et du Texas – là encore, façon de nous immerger dans la tête de son héros. Dans une ambiance qui rappelle davantage la fureur et la tension d’un Samuel Fuller que l’angélisme et l’humanisme d’un Oliver Stone. Enfin, signe supplémentaire de son implication, Clint Eastwood est allé dénicher pour le final un morceau d’Ennio Morricone initialement composé pour Le Bon, la brute et le truand, et utilisé par Duccio Tessari dans Le Retour de Gringo (1965).

Bradley Cooper à son meilleur

Acteur plutôt fadasse, Bradley Cooper est à son meilleur : en incarnant ce personnage sur 30 ans, il se donne corps et âme à un personnage souvent antipathique, et finalement humain, terriblement humain. Dont il restitue toutes les nuances avec beaucoup de finesse et de sensibilité. Et qu’il porte à bout de bras, en tant qu’acteur principal et coproducteur. A ses côtés, signalons la présence de Sienna Miller dans le rôle ingrat de son épouse, qui est magnifique de force et de ténacité, dans un personnage qu’on aurait bien volontiers offert à Kristen Stewart.

Travis Bickle



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