Dossier

vendredi 20 février 2015

César 2015 : Où je mets ma pudeur - un voile sur l'Odalisque


Buzz : Nommé aux César 2015, dans la catégorie meilleur court-métrage, Où je mets ma pudeur aborde avec délicatesse un sujet qui déchaîne les passions : le port du voile.
 

Hafsia (Hafsia Herzi, plutôt juste) est une jeune femme comme les autres. Elle est étudiante en histoire de l’art, elle court aux Buttes-Chaumont, elle sort avec un garçon. Comme les autres ? Oui. Enfin, pas tout à fait... Hafsia porte le hijab. Pour avoir son diplôme, elle doit passer son épreuve de fin d’année, qui consiste en une analyse d’un tableau, devant un jury. Elle a choisi La Grande odalisque, de Jean-Auguste-Dominique Ingres, qu’elle va regarder longuement, au Louvre. Sa professeure l’a prévenue : pour son oral, elle va devoir enlever son voile.

Dans les yeux d’Hafsia, notre regard
 
Où je mets ma pudeur traite d’un sujet ô combien actuel : le voile. Et surtout, la manière dont il est perçu, en France. Les significations qu’on lui attache. Et, peut-être aussi, le peu d’intérêt et de crédit qu’on porte à celles qui choisissent de le porter. Car ici, pas de pression familiale ou sociale, pas de fondamentalisme : si la mère d’Hafsia porte le voile, ce n’est pas le cas de Sofia, sa sœur (ravissante Donia Eden) : dans une courte séquence, on la voit se maquiller avant d’aller travailler. On comprend donc que c’est un choix personnel. Et comme elle tente de l’expliquer à sa professeure, qui coupe alors court à la conversation, ce n’est pas vraiment une question de croyance. Mais on le comprendra à la fin, de pudeur.
 
Un paradoxe
 
A plusieurs reprises, on s’aperçoit que loin de la protéger du regard des autres, le voile d’Hafsia attire l’attention, et pas forcément la bienveillance. Une autre étudiante la dévisage ainsi étrangement, presque avec aménité, lorsqu’elle attend son tour, avant le concours. Quant à sa professeure, elle la met en garde : si elle veut enseigner en France, comme elle le souhaite, elle devra enlever son hijab. Le ton est davantage au reproche qu’à l’encouragement.
 
 
L’odalisque : nue, offerte, et pourtant couverte...
 
Vient alors l’épreuve, l’analyse du tableau : Hafsia enlève son voile, et dans une très belle scène, elle nous décrit cette odalisque : figure classique en peinture, c’est une escale du harem du sultan. Une esclave sexuelle, donc, qu’Ingres représente nue, en accentuant volontairement certaines caractéristiques sexuelles, comme la chute de rein, pour renforcer la dimension érotique de l’œuvre. Mais comme l’explique Hafsia, bien que nue, presque offerte, l’odalisque conserve pourtant une coiffe, un turban. Elle masque à nos yeux ses cheveux, la partie du corps la plus précieuse pour la femme dans la culture orientale. L’une des plus sensuelles, aussi (voir notamment la magnifique scène d’Ida, ou l’héroïne dévoile ses cheveux). C’est sa manière de protéger sa pudeur. Avec brio, Hafsia vient d’expliquer à sa professeure, qui ne voulait pas l’entendre, et aux spectateurs, troublés, pourquoi elle porte ce voile, qui dérange, et qu’on lui demande de retirer. Ce qu’Hafsia finira par faire dans une jolie dernière scène. Dans l’intimité. Pour les yeux de son petit ami, et de lui seul.
 
Petite musique différente
 
Ce court métrage, troisième film de Sébastien Bailly, est un joli film, bien écrit, à la mise en scène classique, et efficace. Tourné en 2013, bien avant les attentats de janvier et février 2015 en France et au Danemark, il prend aujourd’hui une tonalité forcément particulière, à un moment où les discussions sur l’Islam et ses différentes composantes – dont le voile - sont souvent passionnées. Où je mets ma pudeur  fait entendre, avec douceur et sensibilité, sans manichéisme ni militantisme, une petite musique un peu différente dans le débat sur le voile.
 
Fred Fenster
 
 

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