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mardi 24 février 2015

Birdman : Iñarritu redéploie ses ailes



En salles : Depuis Amours chiennes (2000), le Mexicain Alejandro Gonzalez Iñarritu s'est imposé sur la cartographie cinématographique mondiale. Adoubé par le Festival de Cannes (Prix de la mise en scène pour Babel en 2006 et prix d'interprétation masculine pour Javier Bardem dans Biutiful en 2010), le cinéaste semblait marquer le pas : absence de renouvellement, tendance au pathos, comme s'il se caricaturait lui-même. 





Avec Birdman, son premier film complètement américain, il déjoue ce mauvais sort et livre un film radical, d'une maestria époustouflante, qui confirme le renouvellement de son inspiration et marque une remise à plat totale de sa grammaire cinématographique. Tout en lui restant fidèle, ce qui n'est pas la moindre des prouesses. Résultat : quatre Oscars (sur 9 nominations), dont ceux du meilleur film et meilleur réalisateur !


Pitch aux antipodes de son univers traditionnel

Jusque-là, la patte Iñarritu, c'était le film choral à la Robert Altman, prétexte pour le cinéaste à sonder les âmes de personnages en crise existentielle. Alors qu'il avait atteint un certain palier avec son précédent film Biutiful, le cinéaste fait tout valser pour livrer une comédie – certes, dépressive, mais très drôle – qui se situe dans un décor unique – ou quasiment : celui d'un théâtre – et dont la narration est exclusivement centrée sur UN seul personnage, Riggan, ex-star de blockbuster, hanté par le personnage qui l'a propulsé au B.O., un super héros mi-homme, mi-oiseau, qui tente un come-back sur les planches de Broadway en adaptant un auteur aux antipodes de l'univers qui l'a rendu célèbre, Raymond Carver. 

Idée de casting géniale

On le sait, le casting Iñarritu est un de ses points forts (Brad Pitt et Cate Blanchett dans Babel, Bardem dans Biutiful ou Sean Penn et Benicio del Toro dans 21 grammes). Il réunit une troupe à faire pâlir de jalousie le moindre cinéphile : Naomi Watts (déjà vue dans 21 grammes), la craquante Emma Stone, Zack Galifianakis, dans un contre-emploi inattendu. Troupe à laquelle il accole deux acteurs en totale rédemption, deux acteurs complémentaires, deux acteurs dont les rôles s'apparentent à une véritable mise en abyme de leur carrière respective. 

D'une part, Edward Norton, dans le rôle d'un acteur narcissique, adepte de la Méthode, prêt à se castagner avec la troupe, dragueur impénitent – il n'avait jamais livré un tel exercice d'auto-dérision. Incroyable ! De l'autre, dans le rôle titre, Michael Keaton. Sans lui, le film n'aurait pas eu sa raison d'être : l'ex-star de Batman tente là un come-back inespéré, avec un film et un cinéaste aux antipodes de son univers, exactement comme son personnage. D'où un jeu quasi-pirandellien entre vérité et illusion, action et allusion, cinéaste et spectateur. Faut-il le préciser ? Michael Keaton trouve là la rôle de sa carrière.

 Maestria de la réalisation

Pour rendre compte des tourments de cet acteur de blockbuster en plein come-back, en pleine dépression, en pleine demande d'amour, il fallait trouver LA forme qui réponde le mieux aux aspirations du réalisateur. Iñarritu a eu une idée de génie : rendre compte des fluctuations des états émotionnels de son personnage en crise à travers un seul et unique plan séquence de 110 minutes ! 

Bien sûr, il s'agit d'un fake composé de plusieurs morceaux, mais dont les coutures restent totalement invisibles. Et bien sûr, le cinéaste refuse d'en dévoiler tous les secrets, si ce n'est pour raconter qu'il est composé de plusieurs plans-séquences d'une dizaine de minutes chacun, précédés de longues et minutieuses répétitions avec les comédiens, en studio, puis dans les décors réels du St James Theater de Broadway. Véritable prouesse technique, physique et artistique de la part du cinéaste, de ses comédiens et de son équipe, notamment Emmanuel Lubezki à la lumière (récompensé par un Oscar).

Mix entre Huit et demi et Barton Fink

Résultat ? Alors qu'on aurait pu redouter une caméra ivre de sa puissance et de sa frivolité, Iñarritu remet en jeu toute sa grammaire cinématographique, jusque-là fondée sur le montage parallèle, la narration chorale et une géographie éclatée. Là, c'est tout l'inverse – sacré pari d'un artiste qui ose se remettre en cause et balayer l'image établie que l'on avait de lui ! Rien que pour ça, le film mérite d'être vu. 

Mais plus encore : à partir d'un sujet archi-rebattu – en gros, un artiste en pleine crise personnelle – Iñarritu change de ton pour aborder la comédie dépressive. Et on se plaît souvent à retrouver un peu du Fellini de Huit et demi, notamment lors d'une échappée hors du théâtre au cours de laquelle le personnage s'envole littéralement – et l'esprit des frères Coen, notamment celui de Barton Fink, à travers les méandres et couloirs des coulisses, qui semblent tapissées du même papier que l'hôtel de Barton Fink et dont les dimensions fluctuantes traduisent l'état mental du personnage.

Travis Bickle



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